Le XIXe siècle
(1815 - 1914)

Les Articles






Le cimetière rural au XIXème siècle

Un domaine sacré, propriété de la commune.







Au sortir de la Révolution et peu après le rétablissement ales cultes, le cimetière, qui appartenait aux paroisses sous l'Ancien Régime, devient une propriété communale. Pendant tout le XIXème siècle, il est l'objet de l'attention des Gouvernements successifs, des Préfets, mais aussi, à l'échelon local, des Maires et de l'administration municipale. Les décrets ou circulaires, les enquêtes (1) ou les arrêtés de police concernant les cimetières communaux se multiplient.



L'action de l'administration dans son ensemble s'appuie alors sur le Décret impérial du 23 Prairial an XII (12 juin 1804)
(Doc 1), qui réglemente la pratique et la police des inhumations. II peut être considéré comme le texte fondateur dans ce domaine. Auparavant, en effet, aucun texte de loi n'avait pris en compte et régi l'ensemble de l'organisation interne et externe du cimetière (2). Le Préfet, en commentant le texte du décret aux Maires du département, affirme ainsi que : "Depuis longtemps, le respect dû à la cendre des morts et la salubrité publique réclamaient qu'il fût pris des mesures pour établir !a police des inhumations et des lieux de sépulture : le Gouvernement a fixé son attention sur cet objet important ..." (3)

Cependant, sous l'Ancien Régime, la bonne tenue du cimetière paroissial faisait partie des préoccupations des hauts dignitaires de l'Église. Les procès verbaux de visites pastorales, rédigés à cette époque, contiennent ainsi nombre de blâmes à l'encontre du curé ou des fabriciens qui négligent l'entretien du "champ des morts". Les vicaires généraux ou les archidiacres se préoccupent de l'état de l'enceinte qui, ouverte, pourrait laisser entrer les bestiaux. Ainsi, à Contay (dans !e canton de Villers-Bocage) en 1733, "le cimetière ouvert de tous côtés ... des cochons souilloient les fosses" (4). A Montrelet (dans le canton de Domart-en-Ponthieu), "On passe à travers du cimetière pour aller d'un village à un autre" (5). On réprimande aussi à Allery (dans le canton d'Hallencourt) "le marguilier qui fait paître sa vache dans le cimetière" en 1733 (6). Cette action est révélatrice du souci de l'état matériel des paroisses à cette époque, mais rentre aussi dans le cadre de la discipline du diocèse. Ainsi, les différents évêques des XVIIème et XVIIIème siècles attirent-ils fréquemment l'attention sur la tenue des cimetières paroissiaux dans leurs statuts synodaux. Monseigneur Feydeau de Brou, en 1697, "défend d'y exposer en ventes aucune marchandise ou denrée, sous quelque prétexte que ce soit" (7). Désormais, on exige plus de respect envers les morts, comme à Dreuil-les-Molliens (dans le canton de Molliens-Dreuil) en 1733 : "le cimetière est dans un triste état, quand on bat dans la grange, on jette les pailles dans le cimetière, en sorte que le cimetière est comme une cour pleine de fumier : nous l'avons interdit" (8).



Le décret du 23 Prairial an XII fait suite à une volonté de discipline à l'égard du cimetière, imposée notamment à l'intérieur du diocèse sous l'Ancien Régime par les hauts dignitaires de l'Église.
Grâce à ce même décret du 23 Prairial an XII, les communes ont vu s'étendre au début du XIXème siècle leurs administrations, leurs prérogatives sur les cimetières. Ce domaine concernait auparavant, sous l'Ancien Régime, le curé et la Fabrique au sein de la paroisse, l'Évêque dans le cadre de la discipline à l'intérieur du diocèse. Ainsi, l'article 16 du décret du 23 Prairial an XII précise que "les lieux de sépulture seront soumis à l'autorité, police et surveillance des administrations municipales" (9).

Le Maire de la commune exerce alors seul la police des inhumations. C'est à lui qu'il appartient désormais "de veiller à ce qu'il ne se commette aucun désordre dans les lieux de sépulture, et de renouveler en conséquence les défenses d'y laisser paître ou divaguer les animaux, d'y faire aucune œuvre servile, d'y commettre aucune indécence, d'y jeter ou conduire des immondices, et d'y rien faire qui soit contraire au respect dû à la mémoire des morts" (10). Et ainsi, au cours du XIXème siècle, divers arrêtés municipaux interdisent dans les communes certains usages illicites, contraires "au respect dû aux morts". Par exemple, à Breilly dans le canton de Picquigny en 1805, un arrêté de police municipale précise que "nul ne pourra faire sécher du linge sur la clôture du cimetière" (11). Le Maire fixe aussi les heures d'ouverture et de fermeture du cimetière, reçoit les diverses réclamations des villageois …

La commune doit également veiller à son entretien, au bon état de l'enceinte notamment. Cependant, les productions qui pourraient provenir du cimetière (ventes d'arbres ou de l'herbe fauchée) appartiennent, elles, à la Fabrique. Dans certains cas, il peut s'agir d'une source importante de revenus (12). Cette cohabitation entre Conseil municipal et fabriciens à propos du cimetière pendant la période concordataire ne se déroule pas toujours sans heurts et sans incidents …

Celle-ci prend fin en 1905, avec la loi du 9 Décembre qui entérine la Séparation dé l'Église et de l'État et décide la fin de l'existence des Fabriques. A partir de cette date et ce jusqu'à nos jours, le cimetière appartient entièrement à la commune, qui est chargée de son administration et de son entretien.



Quelques années auparavant, une autre loi, datée du 14 novembre 1885, avait proclamé la neutralité obligatoire, la laïcité du cimetière communal.
Pourtant, celui-ci est, avec l'église, un haut lieu de spiritualité chez les communautés rurales. Ainsi, nombre de cimetières, situés au dehors du village et de l'enceinte des habitations, sont occupés par une chapelle, dédiée à un Saint.

Celles-ci sont des lieux de dévotions et de processions à certaines époques de l'année, au XIXème siècle et dans la première moitié du XXème siècle. On peut ainsi citer la chapelle Saint-Martin, construite en 1733, dans le cimetière de Bellancourt, près d'Abbeville ; la chapelle Saint Gervais dans le cimetière de Coulonvillers, dans le canton d'Ail!y-le-Haut-Clocher ; la chapelle Saint-Pierre à Fluy, dans le canton de Molliens-Dreuil ou la chapelle Saint-Firmin à Vignacourt, dans le canton de Picquigny, dont l'origine remonte au XIème ou au XIIème siècle. Le cimetière de cette commune est ainsi, selon l'histoire orale, "!e lieu même où Saint-Firmin, premier évêque d'Amiens et patron de la paroisse, a prêché l'évangile. C'est là que s'est formée la paroisse ; les anciens l'appellent encore et ses alentours le vieux Vignacourt .... Ainsi, c'est l'endroit qui rappelle les souvenirs les plus chers et les plus précieux de toute la localité" (13).

Le cimetière communal possède aussi un caractère profondément religieux qui tient à l'ornementation des tombes. Ainsi, pendant tout le
XIXème siècle, la croix de fer ou de bois, les monuments de pierre et même des chapelles funéraires se dressent au milieu du "champ des morts". Ils témoignent d'une volonté de localiser les lieux d'inhumation et donc de l'affection des familles pour les défunts. Ainsi, le petit cimetière du village de Fourdrinoy, dans le canton de Picquigny, est littéralement envahi de signes religieux à cette époque "Il est encombré de 12 monuments de pierre, 38 croix de fer avec pieds en maçonnerie, 20 croix de bois", et ce sur une surface de 400 à 500 m2 (14). Certains protestent même contre cette profusion de l'ornementation des tombes, comme ces médecins à Cagny en 1822 : "Nous avons parcouru le cimetière ... II nous a paru d'ailleurs encombré et fort orné pour le temps où nous vivons où dans presque toutes les classes de la société, la piété des fidèles s'attache à consacrer à la mémoire des morts des monuments bien éloignés de la simplicité des sépultures des anciens chrétiens" (15).

Cependant, les croix de fer et les chapelles funéraires laissent progressivement la place, dans la seconde moitié du
XXème siècle, aux caveaux funéraires familiaux. Ceux-ci sont construits en marbre ou en granit suivant des modèles quasi identiques entre eux. Ils amènent alors une minéralisation et une uniformisation du décor intérieur des cimetières. Pourtant, l'érection de ces monuments, aux prix relativement élevés, issue donc de la hausse du niveau de vie dans les campagnes à notre époque, témoigne d'une certaine émulation entre les familles mais aussi de la volonté toujours présente des vivants d'honorer leurs morts.



Le "champ des morts" est aussi un domaine sacré de part les nombreuses cérémonies religieuses qui s'y déroulent, notamment au
XIXème siècle. Le cimetière est ainsi le lieu obligatoire de station des processions à différentes périodes de l'année. Là, autour du prêtre, l'ensemble de la communauté villageoise prononce une prière en commun au pied de la croix centrale. C'est aussi à l'intérieur de son enceinte que l'on célèbre tous les ans, le 2 novembre, la fête de la Commémoration des Morts, selon le rite prescrit notamment par Monseigneur Boudinet en 1858. A l'issue de la messe, on se rend de l'église au cimetière où une absoute solennelle est prononcée à cet effet.

Cette piété envers les morts s'exprime également lors des convois funèbres, particulièrement fréquentés au siècle dernier. De plus, la coutume veut, chez les populations rurales, que l'on se recueille après l'Office, sur la tombe des parents ou amis défunts.



Le "champ des morts" est donc un "domaine mixte", depuis le début du
XIXème siècle ; c'est-à-dire un espace sacré, lieu de dévotion des vivants envers les morts, lieu où se déroulent de nombreuses cérémonies religieuses, notamment pendant la période concordataire, mais cependant laïcité et placé sous l'égide du pouvoir civil, de la commune.



(1) . 3 enquêtes départementales sur les cimetières communaux ont été organisées au cours du XIXème siècle (en 1804, en 1847 et en 1895).
(2) . La déclaration du Roi Louis XVI du 10 Mars 1776, concernant les inhumations ne réglemente que les enterrements à l'intérieur des lieux de culte (églises, chapelles ....) ainsi que la place des cimetières par rapport aux habitations.
(3) . Le Préfet aux Maires du département de la Somme. 20 Messidor an XII. V 431 014 Archives départementales de la Somme (ADS).
(4) . Procès-verbaux de visite pastorale dans l'archidiaconé d'Amiens, rédigés par Bigorgne, archidiacre d'Amiens. 1733. Paroisse de Contay. G 445. ADS
(5) . État des paroisses de l'archidiaconé d'Amiens. 1687 - 1690. Paroisse de Montrelet. ms 514 Bibliothèque municipale d'Amiens (BMA).
(6) . État des paroisses de l'archidiaconé du Ponthieu fin XVll ème. Paroisse d'Allery. ms 513 BMA.
(7) . Statuts synodaux de 1697 de Monseigneur Feydeau de Brou. in Actes de l'Église d'Amiens. Amiens. Imprimerie Caron et Lombart. 1848. Tome 2 825 p., p. 61.
(8) . Procès-verbaux de visite pastorale dans l'archidiaconé d'Amiens. 1733. Paroisse de Dreuil-les-Molliens. G 445 ADS.
(9) . Décret du 23 Prairial an XII.
(10) . Le Préfet aux Maires du département de la Somme. 20 Messidor an XII. op.cit.
(11) . Arrêté municipal daté de Germinal an XII (Mars 1805). 99 O 885 (pièces inventoriées) ADS.
(12) . A Montigny, dans le canton de Villers-Bocage, par exemple, le cimetière est planté de 38 tilleuls en 1854.
(13) . Lettre du curé Mille au Vicaire général Fallières. 1859 (sd). 99 O 3708 Vignacourt ADS.
(14) . Lettre du Maire au Conseil d'Hygiène, datée du 14 Juin 1869. 99 O 1798 (2) Fourdrinoy ADS.
(15) . Rapport de MM. Thuillier, Routier et Ferréol, médecins de la commission de santé de la Mairie d'Amiens, sur l'état du cimetière de la commune de Cagny, daté du 15 Mai 1822. 990 982 (2) Cagny ADS.














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