Le XIXe siècle
(1815 - 1914)

Les Articles






Le cimetière rural au XIXème siècle

Un espace en mutation.







Pendant tout le XIXème siècle, l'administration supérieure, la Préfecture, promulgue des décrets, diffuse des circulaires, organise des enquêtes concernant l'ensemble du département qui témoignent de l'intérêt porté sur les cimetières communaux, dans le cadre de l'hygiène publique notamment. Ces divers écrits nous renseignent sur l'évolution de l'aspect et de l'organisation intérieure du cimetière, mais aussi sur les préoccupations de l'administration à son sujet pendant cette période (Doc 2).



L'enceinte tout d'abord est un élément important (tout comme sous l'Ancien Régime). S'il n'est pas convenablement clos de toutes parts, le cimetière, envahi à cette époque par les herbes, devient une pâture pour les bestiaux, qui vont librement à l'intérieur du village. Ainsi à Querrieu dans le canton de Villers-Bocage en 1858, le cimetière "est fermé de mauvaises haies en bois et souvent les bestiaux vont paître sur la tombe des morts, ce qui n'est nullement convenable" (1). De même, à Quevauvillers, dans le canton de Molliens-Dreuil en 1804 où le Maire de la commune se plaint ainsi au Préfet : "J'ai déjà réclamé à plusieurs reprises sur l'état défectueux de notre cimetière qui se trouve depuis longtemps dépourvu entièrement de fermeture, au point que tous les bestiaux peuvent y habiter et que tout le monde passe indistinctement comme dans une rue" (2). Ces intrusions, contraires au respect dû aux morts, sont vécues avec douleur par les populations rurales et considérées comme de véritables souillures de sépultures.

Seule une enceinte close de murs permet de lutter efficacement contre ce genre de profanation. Mais ce type de construction (en pierre ou en grès, pendant la première moitié du XIXème siècle, en briques par la suite) représente un investissement important pour les communes. Ainsi, à Condé-Folie, dans le canton de Picquigny en 1804, le Maire, suite au mauvais état de l'enceinte, apprend au Préfet qu' "il sera proposé de faire entourer le cimetière de murs ; ce sera une dépense considérable, mais on se proposera de le faire en plusieurs années" (3).

Au début du XIXème siècle, en 1804, une grande partie des communes situées sur l'espace qui nous occupe, possèdent un cimetière clos de murs, 53 %. Pour 5 cantons sur 8 au total, il s'agit d'ailleurs de plus d'une commune sur deux. Ce chiffre baisse en 1847, avec 30 %. Ceci est peut-être dû au manque de ressources dans les communes rurales, dans cette première moitié du XIXème siècle ; celles-ci ne pouvant assurer le paiement des frais de reconstruction. Peut-être s'agit-il aussi du fait que l'on préfère clore à cette époque le cimetière de haies, nécessitant un entretien régulier mais d'un coût moindre. Ces clôtures permettent également à la commune ou à la Fabrique de tirer quelques revenus de la vente des arbres dont elles sont composées.

Cependant, on constate, d'après les enquêtes réalisées en 1804 et en 1847, que très peu de communes possèdent une enceinte de cimetière en mauvais état : 15 sont dans ce cas de figure en 1804 ; 9 en 1847, soit moins de 10 % du nombre total.
On ne dispose cependant pas de données quantitatives concernant la fin du XIXème siècle. La question ne figure pas dans les registres de l'enquête départementale de 1895. L'emploi du fil de fer barbelé a peut-être, à cette époque, limité la divagation des bestiaux à l'intérieur du village. Le problème de l'enceinte du cimetière ne revêt alors plus la même importance qu'auparavant, au début du siècle ou sous l'Ancien Régime.

L'enceinte des cimetières est pourtant, pour l'ensemble du siècle précédent, une réelle préoccupation pour les communes situées entre Amiens et Abbeville. Les murs ou haies sont ainsi soigneusement entretenus, systématiquement réparés ou réédifiés lorsque leur mauvais état l'exige. Nombre d'entre elles, pendant la seconde moitié du siècle, sont également réédifiées en briques, matériaux moins coûteux que la pierre et plus solides qu'une haie naturelle. Elle peut aussi servir d'ornement extérieur au cimetière.



L'organisation interne du cimetière surtout connaît un profond bouleversement au cours du XIXème siècle.

La nature et la disposition des fosses sont désormais réglementées. Le décret du 23 Prairial an XII (12 juin 1804) est particulièrement précis à ce sujet : "Chaque inhumation aura lieu dans une fosse séparée ; chaque fosse qui sera ouverte, aura un mètre cinq décimètres à deux mètres de profondeur, sur huit décimètres de largeur ... Les fosses seront distantes les unes des autres de trois à quatre décimètres sur les côtés, et de trois à cinq décimètres de la tête aux, pieds" (5). Le Préfet indique alors aux Maires du département : "Les articles 4 et 5 méritent toute votre attention ;les dispositions qu'ils prescrivent ont pour but de faire cesser l'usage inconvenant et dangereux où l'on est dans plusieurs lieux, de jeter les morts dans une fosse commune. Dans d'autres lieux où cet usage n'existe pas, on est tombé dans un autre inconvénient, celui de tenir les tombes trop rapprochées les unes des autres" (6). Ceci signifie donc la fin des fosses communes. Le respect dû aux morts est entré dans les mœurs, des sépultures individuelles s'imposent. On change alors de mode d'inhumation et on passe d'une superposition des corps à une juxtaposition.

Le cimetière, au cours du XIXème siècle, change donc d'aspect et ce, grâce à la loi de Prairial qui impose un nouveau mode d'inhumations ; les fosses communes disparaissent, les tombes s'individualisent et se disposent dorénavant les unes a cote des autres. Cependant, ce principe nouveau nécessite, pour sa bonne mise en place, une surface de terrain importante. Le petit cimetière du village, qui était en règle générale nettement suffisant pour les besoins de la population, devient quelque peu exigu, et ce d'autant plus que la première moitié du
XIXème siècle est une période de croissance démographique dans les campagnes. Le délai de renouvellement, de réouverture des fosses baisse alors. La moyenne générale entre Amiens et Abbeville est de 16,6 années en 1804, elle n'est plus que de 10,2 années en 1847. Dans certains cantons, celle-ci diminue même de moitié : dans le canton de Villers-Bocage, elle passe ainsi de 15,9 années en 1804 à 8,3 années en 1847, dans le canton de Molliens-Dreuil, elle passe respectivement de 18,3 à 9,6, dans le canton d'Ailly-le-Haut-Clocher de 18, 3 à 11,7, dans le canton d'Hallencourt de 18,2 à 9,5. De plus, 34 % des cimetières en 1804 (47 sur 138 données disponibles) voient leurs fosses se renouveler dans un délai d'au moins vingt ans : 13,5 % seulement des cimetières en 1847 (21 sur 155) sont dans un cas similaire. Aussi, la superficie des nécropoles augmente-t-elle pendant tout le XIXème siècle, en fonction des besoins des populations. Les cimetières sont régulièrement agrandis lorsque cela est possible. Dans le cas contraire, il quitte le centre du village et est transféré à l'extérieur de l'enceinte des habitations, dans les champs.



Une autre nouveauté dans le mode d'inhumation favorise elle aussi l'extension de la surface des cimetières : les concessions (6). Celles-ci, dont le principe est déjà évoqué par le décret du 23 Prairial an XII, ne s'imposèrent en fait que bien plus tard dans le siècle parmi les communes rurales. En effet, en 1847, seuls 10,3 % des cimetières entre Amiens et Abbeville (15 sur 155 répertoriés) possèdent une parcelle de terrain affectée aux concessions ; les environs d'Amiens, avec 29 %, se situant bien au-dessus de la moyenne générale (7). En 1895 cependant, l'ensemble de la région entre Amiens et Abbeville est concerné par ce mode d'inhumation : les environs d'Amiens, avec 82 % des cimetières concernés, se situant toujours au-dessus de la moyenne générale, qui, elle, est de 49 % (81 cimetières sur 166 au total possèdent une parcelle de terrain destinée à recevoir des concessions) (8).

Le système des concessions s'impose donc peu à peu dans la seconde moitié du XIXème siècle. Le Préfet, dans une circulaire adressée aux Maires du département en date du 8 Septembre 1859, signale ainsi aux administrations municipales les avantages qui résulteraient de l'établissement d'un tarif pour !es concessions de sépulture dans les cimetières communaux. Celles-ci (d'une durée de 15, 30 ans ou à perpétuité) fournissent à la commune un revenu supplémentaire non négligeable (les 2/3 du montant de la concession). Elles permettent aussi d'aider le Bureau de Bienfaisance et, les pauvres (1/3 du montant).

L'adoption de ce nouveau mode d'inhumation rencontre parfois des résistances au sein des populations. Dans certains cas, le cimetière communal, situé au centre du village, est trop exigu pour que la mise en place d'un tel procédé soit envisageable. Il faudrait aussi agrandir le cimetière, voire même le déplacer à l'extérieur de l'enceinte des habitations. Cette éventualité suscite quelques réticences, quelques oppositions au sein des communautés rurales.

Celles-ci restent, en règle générale, très attachées aux traditions ancestrales, à la coutume qui veut que chaque villageois soit enterré auprès de ses parents, chaque famille ayant "depuis des temps immémoriaux" un emplacement distinct au cimetière. Le Maire de La Chaussée-Tirancourt dans le canton de Picquigny répond ainsi à la proposition faite par le Préfet en 1859 d'établir des concessions dans le cimetière communal : "Un usage ancien, constant et habituel, attribue à chaque famille une place déterminée dans le cimetière de la commune l'on ne pourrait changer l'ordre établi sans causer le plus vif mécontentement parmi les habitants, peut-être même presque quelques désordres ... Il n'y a pas lieu de s'occuper du tarif proposé" (9).

L'inhumation en service ordinaire est donc encore bien représentée à la fin du XIXème siècle sur le domaine qui nous occupe. Cependant, l'espace consacré aux concessions à l'intérieur des cimetières communaux (pour les concessions perpétuelles notamment) ne cesse de s'accroître tout au long de la seconde moitié du siècle. II devient enfin majoritaire au siècle suivant.



Tout au long du XIXème siècle donc, l'agencement de l'espace intérieur du cimetière évolue, s'organise. Le rôle de l'administration supérieure (ministère et préfecture) est alors déterminant. Divers décrets et circulaires instituent ainsi l'individualisation des sépultures qui marque la fin des fosses communes, l'attribution de concessions temporaires ou à perpétuité qui rationalise la disposition intérieure du "champ des morts".
Ces nouveaux modes d'inhumation qui s'imposent peu à peu au sein des communautés rurales, sont révélateurs du respect des vivants envers les morts.

Cependant, ces innovations provoquent aussi une extension importante de la surface des nécropoles. Le petit cimetière communal, suffisant jusqu'alors, doit s'agrandir en fonction du besoin des populations. Ceci n'est pas toujours possible cependant ; la translation du "champ des morts", espace sacré et lieu de dévotion des populations, vers l'extérieur de l'enceinte des habitations, est alors rendue nécessaire.



(1) . Lettre du Maire au Préfet datée du 5 Avril 1858. 99 O 3140 (2). Querrieu Archives départementales de la Somme (ADS).
(2) . Enquête sur les cimetières an XII (1804) M 107 433 . Quevauvillers (canton de Mollien-Dreuil) ADS.
(3) . Enquête sur l'état des cimetières. an XII (1804). M 107 433. Condé-Folie (canton de Picquigny) ADS.
(4) . Décret du 23 Prairial an XII (articles 4 et 5).
(5) . Le Préfet aux Maires du département de la Somme. 20 Messidor an XII. V 431 014 ADS.
(6) . Attribution d'une parcelle de terrain du cimetière communal pour une certaine durée (temporaire ou perpétuelle) contre une somme d'argent.
(7) . Chiffres donnés par l'enquête départementale sur la .situation et l'état des cimetières en 1847. Od II 7. ADS.
(8) . Chiffres donnés par l'enquête départementale sur l'état des cimetières en 1895. 4 K 241. 4 K 242. ADS.
(9) . Lettre du Maire au Préfet en date du 20 Novembre 1859. 99 O 1129 (2) La Chaussée-Tirancourt. ADS.













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