Le XIXe siècle
(1815 - 1914)

Les Articles






Un problème communal au XIXème siècle :
 le déplacement du cimetière extra muros.


Une "mesure d'hygiène publique".







Au Moyen Age, les enterrements se faisaient couramment à l'intérieur  même des églises. Puis, l'ordonnance royale du 10 mars 1776 restreint ce droit à certains cas précis, aux hauts dignitaires de l'Église notamment. Le Décret du 23 prairial an XII (12 juin 1804) (Doc 1) proclame également dans son premier article qu' " aucune inhumation n'aura lieu à l'intérieur des églises" (1). Les notables locaux se font alors inhumer dans les décennies qui suivent à l'intérieur de chapelles funéraires familiales, édifiées sur un terrain leur appartenant et situées à proximité du village. Celle-ci nécessite une autorisation préfectorale. Rares sont donc désormais les inhumations ad sanctos, à l'intérieur de l'église paroissiale (Doc 2)

Prolongeant la fin de l'Ancien Régime, le début du XIXème siècle voit d'ailleurs se mettre en place une législation d'ensemble ayant trait aux inhumations. Tout naturellement, celle-ci s'intéresse à la place du cimetière au sein de la commune, par rapport aux habitations notamment. L'article 2 du décret du 23 Prairial an XII précise qu' "il y aura, hors de chacune des villes ou des bourgs, à la distance de trente cinq à quarante mètres au moins de leur enceinte, des terrains spécialement consacrés à l'inhumation des morts" (2). Ces prescriptions renouvellent celles contenues dans l'ordonnance royale du 10 Mars 1776.

Cependant, elles sont désormais également applicables aux villages. Le Préfet signale ainsi aux Maires du département que "Si dans quelques villages, le cimetière était tellement environné et abrité par les maisons, que l'air ne peut y circuler librement, les Maires doivent faire connaître aux Sous-Préfets les dangers résultant des inhumations faites dans l'intérieur de la commune, alors le Sous-Préfet s'empressera d'ordonner l'application des règles prescrites pour les villes et les bourgs" (3). Cette extension du champ d'application du décret de Prairial à toutes les communes, sans distinction de tailles, est officialisée par la suite grâce à l'ordonnance royale du 6 Décembre 1843
(Doc 3).



Cette législation de la première moitié du XIXème siècle est issue d'un souci de salubrité des cimetières, directement hérité du XVIIIème siècle et de ses craintes à propos de la proximité et de la toxicité des corps en décomposition.

Aussi le décret du 23 Prairial an XII indique-t-il de manière précise les qualités que se doivent de posséder les futurs emplacements des lieux d'inhumation à l'extérieur des communes. "Les terrains les plus élevés au Nord seront choisis de préférence" (4) afin "qu'en aucun temps les vapeurs infectes ne puissent s'en élever et se répandre dans les lieux environnants" (5). De plus, "on y fera des plantations, en prenant les précautions convenables pour ne point gêner la circulation de l'air" (6).

Ce sont les travaux des hommes de science en la matière, à la fin du XVIIIème siècle et au début du
XIXème siècle, qui justifient ces indications. Pourtant, dans l'enquête départementale réalisée à la suite de. la promulgation du décret de Prairial, nombre de Maires, répondant au questionnaire, font remarquer parfois avec étonnement, parfois encore avec véhémence, que jamais le cimetière établi au sein du village, autour de l'église et au milieu des habitations, n'a été la cause directe de maladies ou d'une épidémie parmi la population. Ainsi, à Bettencourt Saint-Ouen, dans le canton de Picquigny, le Maire écrit-il au Préfet : "Nous vous observons, Monsieur, que jamais nous ne nous sommes aperçu, ni même les plus anciens de notre commune suivant mes connaissance, que sa situation du cimetière, placé dans l'enceinte de la commune, ait occasionné aucune épidémie" (7). II faut attendre la fin du XIXème pour voir un démenti à ces premières affirmations. En 1887 en effet, "aucun hygiéniste ne soutient plus que l'air des cimetières peut devenir nuisible par les émanations des cadavres" (8).



De ce fait, dans les communes rurales entre Amiens et Abbeville, aucun cimetière n'a été déplacé au
XIXème siècle, suite au décret de Prairial et aux craintes pour l'hygiène de l'air qu'il met en évidence.

Quelques-uns d'entre eux ont été transférés en raison de leur insalubrité ; à Métigny en 1867 ou à Laleu en 1882 par exemple, dans le canton de Molliens-Dreuil. Un habitant de cette dernière commune décrit au Préfet en 1860 une inhumation au cimetière : "L'eau source dans toutes les fosses que l'on creuse, hier encore les fossoyeurs n'étaient pas à un mètre de profondeur que déjà les deux étaient obligés d'épuiser l'eau, tandis que d'autres retiraient avec une pelle un bourbier noir, épais, infecte. De fait même que ces hommes ont renoncé devant M. le Maire à creuser des fosses dans ce cimetière" (9).

Dans certains villages, on craint même que les infiltrations en provenance du cimetière ne gagnent la nappe phréatique, contaminant ainsi les puits et les fontaines. Ainsi, à Cambron, près d'Abbeville, en 1909, "faute d'écoulement, les eaux provenant du toit de l'église s'infiltrent à travers les couches du sol pour gagner la nappe d'eau qui alimente les puits, et qui n'est située qu'à sept mètres de profondeur" (10). Et selon la Commission sanitaire "!e transfert du cimetière s'impose" (11).



Entre Amiens et Abbeville, l'exiguïté du cimetière communal par rapport aux besoins de la population est la principale raison invoquée au moment de son déplacement du centre vers l'extérieur du village.

La législation a imposé au début du XIXème siècle un nouveau mode d'inhumation (sépultures individuelles, concessions temporaires ou perpétuelles) qui accroît considérablement la surface consacrée aux morts. Le cimetière doit être de plus en plus étendu. De plus, la première moitié du
XIXème siècle est, pour les populations rurales (notamment pour celles de la région picarde et du département de la Somme) une période de forte croissance démographique. De nombreuses communes atteignent à cette époque (vers 1850-1860) leur chiffre maximal de population. Aussi le petit cimetière, situé à l'intérieur du village, parmi les habitations et les fermes, à côté de l'église, devient alors trop étroit par rapport au rythme des inhumations. Ainsi, à Beaucourt-sur-L'Hallue dans le canton de Villers-Bocage en 1844, "le cimetière actuel est insuffisant aux besoins de la population sans cesse croissante, il est entièrement rempli dans sa superficie par les inhumations tant anciennes que récentes, au point qu'il devient de jour en jour plus impossible de trouver des places pour les nouvelles sépultures" (12).

Et il est impossible de procéder à son agrandissement de par le manque d'espaces libres aux alentours tout d'abord ; mais aussi et surtout de par le veto de la préfecture, dicté par l'instruction ministérielle du 2 février 1856. Celle-ci interdit l'achat par les communes de terrains situés à proximité des habitations ; elle complète ainsi les prescriptions du décret du 23 Prairial an XII. Aussi, à Ville-le-Marclet dans le canton de Picquigny en 1899, "le cimetière sera déplacé parce qu'il est devenu trop petit par suite de l'accroissement de la population, et parce que l'on ne peut l'agrandir, attendu qu'il est au centre du village"
(13).

Ce mouvement de translation des cimetières vers l'extérieur des villages naît aussi d'une évolution des mentalités dans les communautés, au sen large d'une évolution dans les rapports entre l'Homme et la mort au XIXème siècle. En effet, comment expliquer autrement, entre autres, que le cimetière de la commune de Contay (bourg situé dans le canton de Villers-Bocage), entourant et contemporain de l'église construite en 1457, qui a reçu en son sol des milliers de sépultures depuis cette époque éloignée, ne soit déplacé qu'en 1842 puis désaffecté ?

Le respect dû aux morts, entré dans les mœurs à cette époque, est très certainement un élément décisif. Celui-ci impose une individualisation des sépultures ; les tombes doivent être correctement disposées à l'intérieur du cimetière. A l'intérieur des communautés rurales, on s'afflige de la réouverture prématurée des fosses. Ceci est considéré comme une véritable violation de sépulture. De même, le creusement d'une tombe dans un cimetière exigu oblige nécessairement à rencontrer un ou même plusieurs cercueils déjà en terre. Le public présent lors de la cérémonie en est alors véritablement traumatisé. Ainsi à Quevauvillers dans le canton de Molliens-Dreuil en 1850, "le nombre des tombes est si considérable en raison de la petite étendue du cimetière que, à chaque inhumation, l'ouverture des fosses fait mettre à jour des ossements de toute nature, ce qui blesse la décence publique et afflige les assistants au convoi" (14).

De pareilles scènes sont intolérables désormais et la translation du cimetière (dont on parle parfois depuis de longues années) est rendue nécessaire. Le déplacement du cimetière, qui entourait auparavant l'église, au dehors du village est un évènement important pour les communautés rurales au
XIXème siècle. II est souvent l'occasion de disputes, de discordes voire même, dans certains cas, d'affrontements entre différents partis. Aussi une décision de cette nature n'est-elle prise qu'au cas où sa nécessité est véritablement reconnue.

Il est rare cependant qu'une cause unique préside au déplacement du lieu d'inhumation ; le plus souvent en effet, il s'agit d'une combinaison de divers éléments qui est à l'origine de la résolution. Le Préfet en 1847 a ainsi résumé le mécanisme général de l'évènement : "Dans beaucoup de localités, le cimetière est encore situé au centre des habitations et complètement insuffisant. Cet état de choses présente de graves, inconvénients sous le rapport de la salubrité publique ;inconvénients qui s'animent encore de la circonstance que la proximité des habitations empêche de mettre l'étendue du cimetière en rapport avec l'accroissement de la population et qu'il devient nécessaire de renouveler les fosses avant cinq ans (15), faute d'espace suffisant pour les inhumations ; véritable violation de sépulture contraire au respect dû aux morts ...." (16).



Les déplacements de cimetières à l'extérieur des villages se poursuivent au XXème siècle. Cependant, la crainte d'un cimetière englobé dans les habitations, présente au
XIXème siècle, n'a plus cours. L'étanchéité des caveaux, la profondeur des fosses, la longue durée des concessions, font reculer l'inquiétude au sein des populations rurales. Enfin, le danger de pollution des eaux souterraines est écarté par l'éloignement et par la distribution des eaux sous pression.

Ainsi, au XXème siècle, la seule raison invoquée lorsqu'il s'agit, pour une commune, de transférer le cimetière, est le manque de place, l'encombrement et !a saturation. A La Chaussée-Tirancourt dans le canton de Picquigny, par exemple, le cimetière communal est déplacé en 1923. L'année précédente, le Maire du village avait décrit de cette façon le cimetière au Préfet : "Une allée tortueuse le traverse dans la longueur, aucune autre allée ne peut donner accès aux tombes qui sont enchevêtrées les unes dans les autres. On est donc obligé de passer sur les tombes non entourées de grille, soit pour procéder à des inhumations nouvelles, soit pour visiter des tombes de famille" (17).



Un réel souci de l'hygiène en matière d'inhumation est donc présent dès le début du XIXème siècle. Aussi le décret du 23 Prairial an XII, l'ordonnance royale du 6 Décembre 1843 prescrivent-ils la translation à l'extérieur de l'enceinte des communes des cimetières insalubres. L'exiguïté de ceux-ci est alors la principale raison invoquée pour justifier ce déplacement, tout au long des
XIXème et XXème siècles.

Cependant, il s’agit d’une décision importante qui concerne l’ensemble de la population du village. Elle est prise conjointement par le Préfet, le Conseil municipal, et ce sans occasionner de résistance au sein des populations rurales entre Amiens et Abbeville.



(1) . Décret du 23 Prairial an XII.
(2) . Ibid.
(3) . Le Préfet aux Maires du département. 20 Messidor an XII, op. cit.
(4) . Article 3. op. cit.
(5) . Le Préfet aux Maires du département. 20 Messidor an XII, op. cit.
(6) . Article 3. op. cit.
(7) . Cimetières. états de lieux destinés aux inhumations. police. organisation. an XII M 107 433 Bettencourt-Saint-Ouen (canton de Picquigny) Archives départementales de la Somme (ADS).
(8) . Rapport de M. Lenoël (médecin des épidémies de l'arrondissement d'Amiens) au Préfet, daté du 7 Août 1887. 99 O 1461 (2) Dreuil-les-Amiens ADS.
(9) . Lettre de M. Cœur (propriétaire) au Préfet, datée du l er Juin 1860 99 0 2265 (2) Laleu ADS.
(10) . Rapport de la Commission sanitaire au Préfet daté du 30 Novembre 1909 99 O 1000 (2). Cambron. ADS.
(11) . Ibid.
(12) . Délibérations du Conseil municipal en date du 23 Mars 1844 99 O 563 (2). Beaucourt-sur-L'Hallue. ADS.
(13) . Délibérations du Conseil municipal en date du 12 Août 1899 99 0 3775 (2) Ville-le-Marclet. ADS.
(14) . Délibérations du Conseil municipal en date du 13 Novembre 1850 99 0 3163 (2) Quevauvillers. ADS.
(15) . Délai minimal prescrit par l'article 6 du décret du 23 Prairial an XII.
(16) . Circulaire préfectorale relative aux cimetières communaux datée du 23 Octobre 1847.3 PO 27 (recueil des actes administratifs 1847) ADS.
(17) . Lettre du Maire au Préfet en date du 25 Septembre 1922. 99 O 1132 (2) La Chaussée-Tirancourt. ADS.













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