Un problème
communal au XIXème siècle :
le déplacement du cimetière extra muros.
Incitations et résistances.
Pendant le XIXème siècle, toute une législation se met donc
en place, incitant ou obligeant les communes à déplacer extra-muros leur
cimetière lorsque celui-ci est situé au centre du village et au milieu
des habitations. De nombreux lieux d'inhumation entre Amiens et Abbeville
sont alors désaffectés, puis transférés.
Le Préfet signale ainsi couramment aux Maires et aux Conseils municipaux
la non-conformité du cimetière communal avec les prescriptions dictées
par le décret du 23 Prairial an XII (12 juin 1804). Certains d'entre eux
sont insalubres et indécents; encombrés et trop exigus par rapport à la
population du village ou encore situés à une trop grande proximité des
habitations.
Parfois, ce sont les voisins immédiats des lieux d'inhumations qui
protestent contre l'état des choses et en informent le Préfet. A
Camps-en-Amiénois dans le canton de Molliens-Dreuil en 1927, un anonyme
écrit à celui-ci : "J'ai l'honneur de porter à votre connaissance
que nous avons un cimetière déplorable. Il ne se fait d'inhumations sans
que l'on coupe plusieurs cercueils récemment inhumés..." (1)
! On craint ainsi le voisinage du "champ des morts" et des corps
en décomposition, "des exhalaisons putrides" au début du XIXème
siècle, des infiltrations dans le sol à la fin du siècle et au début
du XXème siècle.
Cependant, même s'il n'est pas
toujours l'initiateur du projet de translation, le Préfet joue dans tous
les cas un rôle déterminant. Celui-ci observe ainsi avec attention le déroulement
de chaque affaire. A Querrieu dans le canton de Villers-Bocage, le Préfet
provoque à de nombreuses reprises, et ce pendant deux années, la réunion
du Conseil municipal, mettant à l'ordre du jour le déplacement du cimetière
extra-muros. Celui-ci, entourant l'église, est alors transféré du
centre du village vers les champs aux alentours, à 110 mètres des
habitations les plus proches. Le Préfet organise également des enquêtes
au sein des populations rurales concernées, dépêche sur place le médecin
des épidémies afin de réunir plus de renseignements. Celui-ci
s'illustre ainsi souvent comme un collaborateur zélé de l'administration
supérieure.
Les différents Préfets qui se succèdent dans le département de la
Somme, au XIXème siècle en particulier, ne sont pas tous
aussi tenaces et opiniâtres. Ainsi, à Berteaucourt-les-Dames dans le
canton de Domart-en-Ponthieu, le Préfet en 1867 insiste avec véhémence
auprès du Maire pour que le cimetière communal soit déplacé
extra-muros. Celui-ci est, selon lui, "d'une étendue
insuffisante" (2). Par la suite, plusieurs courriers sont
envoyés afin de précipiter le transfert souhaité. Enfin, en 1869, un
nouveau Préfet est nommé dans le département. Celui-ci, plus modéré
que son prédécesseur dans ce domaine, affirme alors : "Dans l'état
actuel des choses, je vois qu'il n'y a pas lieu, quant à présent, de
s'occuper de cette affaire" (3).
En fait, même si l'action du Préfet
est décisive, le déplacement du cimetière extra-muros est
essentiellement un problème local. II s'inscrit dans le cadre de la
commune.
Parfois, cette affaire se déroule en peu de temps, et ce sans opposition
véritable de la part des villageois concernés. Le Conseil municipal, sur
l'avis de quelques "esprits éclairés", constate l'insalubrité,
l'exiguïté du cimetière et décide de son déplacement. Un nouveau
terrain destiné aux inhumations, placé "à l'extérieur de
l'enceinte des habitations" est ensuite acheté, après avoir obtenu
au préalable l'autorisation du Préfet. Puis, quelques années plus tard,
l'ancien cimetière, situé autour de l'église et au milieu des
habitations, est désaffecté.
Dans certains cas même, le projet de translation du cimetière communal
extra-muros réunit l'ensemble de la population du village. Ainsi, à
Halloy-les-Pernois, dans !e canton de Domart-en-Ponthieu en 1843, "la
nécessité de changer de cimetière est si bien sentie des habitants qui
ont tous concouru par leurs dons, suivant leurs fortunes, à former une
somme suffisante destinée au paiement d'un terrain pour en faire un autre
" (4). Cette souscription est organisée par le Maire de !a
commune.
Cependant, comme nous le dit M. Lenoël, médecin des épidémies de
l'arrondissement d'Amiens en 1879 : "Dans les nombreuses commissions
où j'ai été envoyé chaque fois, j'ai vu cette question de cimetière
agiter les habitants, mettre le trouble dans la commune" (5).
Le projet de transfert du cimetière extra muros, même s'il
s'appuie parfois sur la volonté de la majorité des habitants, est
souvent à l'origine de conflits, d'oppositions à l'intérieur des
communautés villageoises. Certains allèguent des motifs financiers ;
l'achat du nouveau terrain destiné aux inhumations représenterait ainsi
un investissement important et inutile pour la commune. Mais, en règle générale,
il s'agit plutôt d'un "sentiment louable", d'une forme de piété
envers les morts, d'attachement pour le cimetière, lieu d'inhumation
parfois pluriséculaire. Chaque villageois souhaite ainsi être enterré,
au moment de sa mort, auprès de ses parents ou de ses amis défunts.
Ainsi, dans certains villages, la question du transfert du cimetière extra
muros est d'actualité pendant des années, voire des décennies. Elle
est régulièrement discutée au sein du Conseil municipal, sur la scène
publique, sans pour autant qu'un projet aboutisse. A Camps-en-Amiénois
dans le canton de Molliens-Dreuil, un premier projet échoue entre 1855 et
1857, puis un deuxième entre 1925 et 1928. Enfin, le cimetière est déplacé
à l'extérieur de la commune en 1938, à la veille de la Seconde Guerre
Mondiale. Parfois même, l'ensemble de la communauté des villageois se
ligue contre le Maire et le Conseil municipal. Tel est le cas à Allery
dans le canton d'Hallencourt entre 1875 et 1884, à Fourdrinoy dans le
canton de Picquigny entre 1850 et 1869 ou à Allonville près d'Amiens
entre 1847 et 1859. Ainsi, dans cette dernière commune, le Maire écrit
au Préfet, le 28 septembre 1859, et lui demande de prendre des mesures
afin de désaffecter le cimetière communal. Un deuxième courrier est
envoyé ensuite quelques jours plus tard : "Comme j'avais lieu de le
craindre, la question de suppression du cimetière dans cette commune est
plus menaçante que jamais ; on a lancé dans le public que je voulais
faire interdire le cimetière, depuis ce moment on placarde des menaces
contre moi la nuit dans les rues ; et on m'adresse des lettres anonymes
semblables ... Je viens vous prier, M. !e Préfet, de bien vouloir tenir
secrète ma lettre du 28 septembre dernier, et vous supplie en même
temps' de vouloir bien ajourner la suppression du cimetière" (6) !
Ces formes d'oppositions, de résistances au projet de déplacement des
cimetières extra muros, se généralisent dans le cas des bourgs,
des communes de plus a grande importance. La population de la commune se
divise alors en plusieurs factions rivales. Lé projet tourne en imbroglio
administratif, comme à Flixecourt entre 1859 et 1874 ou à Vignacourt
entre 1853 et 1863 dans le canton de Picquigny.
A Hallencourt en 1877, 400 personnes protestant contre le projet, sont
massées devant la mairie lors de l'enquête de commodo et incommodo.
A Ailly-le-Haut-Clocher en 1911, une partie des habitants de la commune
qui, elle, réclame à grands cris la translation du cimetière
extra-muros, publie même à ses frais une lettre de protestation à l'intérieur
des pages du Journal d'Amiens (Doc
3).
Cependant, la réalisation du projet de translation est généralement
facilitée par l'action des notables locaux (le châtelain du village ou
un gros propriétaire). En effet, dans de nombreux cas, ceux-ci font don
à la commune du nouveau terrain destiné aux inhumations. Tel est le cas
par exemple à Vaux-en-Amiénois en 1851 ou à Montigny en 1854, à
Bavelincourt en 1889 ou à Bertangles en 1885, communes situées dans le
canton de Villers-Bocage ; à Metigny en 1846, à Pissy en 1912 ou à
Briquemesnil en 1933, dans le canton de Molliens-Dreuil ... Ces donations
proviennent alors d' "esprits éclairés" qui voient dans la
translation du cimetière vers l'extérieur de la commune, un moyen d'éloigner
des habitations et des populations un foyer d'infection, d'épidémies.
Ceci ajoute donc aux incitations de l'administration.
Ce déplacement participe aussi au mouvement de recomposition de l'espace
du village, notamment dans !a seconde moitié du XIXème siècle. Les
notables locaux imposent alors leur volonté de déplacer un site
encombrant, occupant le centre du village. L'espace ainsi libéré permet
de créer une place publique, centralisant les fonctions administratives,
économiques... Celle-ci s'orne même par la suite d'une nouvelle église.
Ce déplacement témoigne également d'un sentiment grandissant de répulsion
à l'égard des morts dans les populations rurales à cette époque :
"les morts ne doivent plus empoissonner les vivants" (7).
Le cimetière n'est plus qu'un "triste lieu" (8), et le
fait d'inhumer ses morts à l'intérieur du village et au milieu des
habitations, "une coutume qui a fait son temps" (9).
L'ancien cimetière, qui entoure l'église depuis des temps immémoriaux,
ne doit plus désormais faire partie intégrante de l'agglomération ; son
déplacement à l'extérieur du village est une mesure nécessaire.
L'association pluriséculaire entre l'église et le lieu d'inhumation
constituait auparavant un puissant foyer de religiosité, placé au cœur
du village, au milieu des habitations. Le déplacement du cimetière
extra-muros rompt ainsi l'union en un même lieu des deux principaux
espaces sacrés du village. Aussi peut-il être considéré comme un évènement
au sein du village et pour les populations concernées. Il représente un
bouleversement des habitudes ancestrales des communautés rurales qui
"entretiennent des relations privilégiées avec la sacralité
inscrite dans les lieux et les rythmes de la vie quotidienne" (10).
Ainsi, à Hallencourt en 1877, on craint que le déplacement du cimetière
extra-muros n'ait pour effet "d'isoler les morts des vivants" (11).
Ainsi, selon l'opinion d'une partie de la population de la commune,
"il pourrait amener au grand détriment de la morale publique et
religieuse, l'oubli du culte des morts dont le souvenir est si nécessaire
pour la moralisation du genre humain" (12).
Le clergé, quant à lui, depuis le décret du 23 Prairial an XII, ne peut
légalement s'interposer contre le projet de translation du cimetière
communal. Le curé Frissot, de Camon près d'Amiens, écrit ainsi au
docteur Lenoël en 1879 "Je reconnais que je n'ai absolument pas le
droit de m'immiscer dans cette affaire de translation puisque, d'après
les lois qui nous régissent, la tenue, la police, la conservation ou le
changement de cimetière appartient exclusivement à l'autorité
civile" (13). Pourtant, le prêtre peut avoir une influence
considérable sur ses paroissiens. Et le clergé parait avoir été
favorable au déplacement de cimetières extra-muros. Le presbytère est
ainsi souvent placé à proximité du cimetière, le prêtre est alors la
première personne du village susceptible d'être "infectée":
De plus, le déplacement du lieu d'inhumation signifie souvent la mise en
valeur, par la suite, de l'espace ainsi libéré et même parfois une
reconstruction de l'église. Certains prêtres cependant se prononcent
contre le projet de translation. En 1860, l'abbé Mille, curé de
Vignacourt dans le canton de Picquigny, fait ainsi valoir, auprès du
vicaire général Fallières, que le cimetière est un haut lieu de
spiritualité "où Saint Firmin, premier évêque d'Amiens, a prêché
l'évangile" (14).
Le déplacement des cimetières
communaux extra-muros est donc en grande partie l'œuvre de
l'administration, des différents Préfets notamment. A celle-ci s'ajoute
l'appui des notables et des élus locaux, des "esprits éclairé.;".
Cependant, le projet avant son aboutissement rencontre des résistances,
parfois longues et virulentes, au sein des populations rurales concernées
(au XIXème siècle notamment). Celles-ci s'atténuent par la suite après
la Première Guerre Mondiale.
L'espace consacré aux morts émigre du centre vers l'extérieur du
village. Cet évènement local constitue un bouleversement des relations
entre les populations et le sacré dans leur vie quotidienne.
(1) .
Lettre anonyme adressée au Préfet datée du 28 Février 1925. 99 0 1019
(2) Camps-en-Amiénois. Archives départementales de la Somme (ADS).
(2) . Lettre du Préfet au Maire datée du 25 Avril 1867. 99 O 678
(2) Berteaucourt-les-Dames. ADS.
(3) . Lettre du Préfet au Sous-Préfet de l'arrondissement de
Doullens datée du 14 Janvier 1870. 99 0 678 (2) Bert eaucourt-les-Dames.
ADS.
(4) . Délibération du Conseil municipal en date du 5 novembre
1843. 99 O 2049 (2). Halloy-les-Pernois. ADS.
(5) . Lettre de M. Lenoël (médecin des épidémies de
l'arrondissement d'Amiens) au curé Frissot datée du 9 Juillet 1879. 99 O
1010 (2) Camon. ADS.
(6) . Lettre du Maire au Préfet datée du 6 Octobre 1859. 99 O 181
(2) Allonville. ADS.
(7) . P. Aries. Images de l'homme devant la mort. Paris
Seuil. 1983. 276 p., p. 60.
(8) . Pétition des habitants de la commune de Flixecourt (canton
de Picquigny) adressée au Préfet et datée du 6 Août 1866. 99 O 1704
(2) Flixecourt. ADS.
(9) . Lettre d'habitants dA illy-le-Haut-Clocher publiée dans le Journal
d'Amiens 20 Février 1911.
(10) . Histoire de la France religieuse (sous la direction
de J. le Goff et R. Rémond) Tome 3 : "Du Roi très chrétien à la
laïcité républicaine. XVIIIème – XXème siècles".
Paris. Seuil 1991. 556 p., p. 277.
(11) . Pétition des habitants d'Hallencourt présentée lors de
l'enquête de commodo et incommodo du 25 Février 1877. 99 O 2040
(2). Hallencourt. ADS.
(12) . Ibid.
(13) Lettre du curé Frissot à M. Lenoël (médecin des épidémies
de l'arrondissement d'Amiens) datée du 9 Juillet 1879. 99 0 1010 (2).
Camon. ADS.
(14) . Lettre du curé Mille au vicaire général Fallières. 1859
(s-d). 99 O 3708 (2). Vignacourt. ADS.

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