Le XIXe siècle
(1815 - 1914)

Les Articles






Le Comité central
de la Fédération de la Garde nationale
et l'administration de Paris sous la Commune
(18 mars-21 mai 1871) 






Première partie


 De la révolution aux élections
 l'administration de Paris par le Comité
central
et les conflits juridictionnels
 avec les élus parisiens de la Délégation
.



Thiers et le gouvernement, après l'échec de Montmartre, évacuèrent Paris pour Versailles, laissant derrière eux une ville sans administration. Les maires, adjoints et députés parisiens, mieux connus sous le nom de Délégation, élus à l'automne de 1870 prétendent alors être légitimés à gouverner Paris. Fort d'un appui populaire massif, le Comité central de la Garde nationale pense quant à lui être le plus apte à gérer la capitale. C'est dans ce contexte que le Comité central est placé à la tête de Paris entre le 18 et le 26 mars, jour des élections de la Commune. Cette partie se veut une étude de l'attitude de gestion ou de surveillance des affaires publiques par le Comité central lors de cette semaine agitée.


A) Le programme politique du Comité central.


Organe puissant d'une révolution qui prend de l'ampleur, le Comité central est placé à la tête de Paris avec un programme politique qu'il entend réaliser afin de montrer à la population qu'il sait respecter ses promesses. D'abord, le Comité central se composait de nouveaux venus en politique, "peu préoccupés par les systèmes mais soucieux de sauver la République". De plus, la plupart de ses membres ne voulait pas prendre part à une direction effective des affaires mais plutôt contrôler l'administration de la Garde nationale et des services publics. Plus précisément, les hommes du Comité central prônaient un programme à partir de deux thèmes centraux: sauver la République et assurer à Paris sa municipalité. Dans l'immédiat, le Comité central se proposait de combattre la misère du peuple parisien et son président, Édouard Moreau, résuma cette idée: " (…) faire les élections dans le plus bref délais, pourvoir aux services publics, préserver la ville d'une surprise."

La question de préserver la République constituait pour le Comité central l'artère vitale de sa raison d'exister dans la mesure où persistait la double menace des sièges prussien et versaillais autour de Paris. La partie théorique de son programme avance que le Comité central n'était pas responsable de la présente guerre civile, qu'il n'avait fait que répondre à une agression des Versaillais, qu'il a suivi le peuple en occupant l'Hôtel de Ville abandonné par Ferry et que Paris devenait le "symbole d'une thèse de complot contre la République" alors que Versailles voulait réduire au silence la capitale (décapitalisation, ruine du commerce, etc.).

N'ayant pas ou peu d'opposition sérieuse dans la capitale, et encore moins celle de la Délégation, le Comité central doit s'appuyer sur ces bases afin de rendre concrète la gestion des affaires car il se trouve seul aux commandes. En réponse à une question de Clemenceau sur les intentions du Comité central, Varlin, Délégué aux Finances,
réplique que son organisme veut un conseil municipal élu (confirmé par la rédaction d'une charte), les franchises communales pour Paris, la suppression de la Préfecture de Police, une plus grande autonomie pour la Garde nationale, un moratoire sur les paiements de loyers en dessous de 500 ff et le retrait de l'armée à vingt lieus de la capitale. Outre le dernier point, le Comité central s'efforça, malgré l'anarchie régnant dans Paris, d'appliquer ce programme politique. Un de ses membres, Arnould, dit que ce programme gestionnaire n'a rien d'utopiste car, dans pareille situation, la Délégation n'aurait pas mieux administré la capitale. Par ailleurs, le Comité central pouvait appliquer un certain nombre de mesures simples mais efficaces voulues depuis longtemps par Paris comme: le droit d'association, le droit de réunion, la liberté de la presse et du citoyen.

Le programme du Comité central fut-il appliqué dans son intégralité? La réponse semble être non car le temps manqua pour une tâche qui était trop lourde. Le Comité central pouvait difficilement répondre aux attentes de Paris alors que la population désirait davantage. Selon W. Serman, Paris souhaitait l'abolition pure et simple de toute forme de gouvernement, même républicain, tout en se protégeant d'un éventuel rétablissement d'une autorité urbaine quelconque. Le nouvel espace politico-urbain de Paris devait se définir par une décentralisation massive de l'administration en passant par la régénération sociale fondée sur la paix et le travail, comme le proposait Charles Beslay du Comité central. En attendant, les intentions du Comité central étaient honnêtes quand celui-ci affirma, le 26 mars, que son mandat était terminé et qu'il confia à des mains prétendument plus qualifiées le pouvoir dans la capitale.



B) Le programme politique de la Délégation


L'"autorité légale", telle qu'elle se nommait, s'occupa pendant la semaine du 18 au 26 mars à bâtir un contre-argumentaire au programme politique du Comité central. Je pense que la "priorité administrative" de la Délégation relève du théorique dans la mesure où elle voulait voir le Comité central disparaître et elle jouait souvent la carte du mensonge en affirmant que Versailles reconnaissait certaines réclamations de Paris telles celles mentionnées précédemment. Dans les faits, c'est Clemenceau, maire du 18ème arrondissement, qui représente ou dissimule le mieux les intentions de la Délégation en recevant le 19 mars au soir les membres du Comité central. Clemenceau construit son argumentation en trois points dont le premier vise directement la conduite du Comité central, il lui dit qu'il fait fausse route, qu'il ne gère nullement Paris, qu'il est illégitime et responsable de la panique dans la population. Le médecin-maire reconnaît par contre que Paris, et non le Comité central, a des revendications légitimes et que l'Assemblée nationale doit reconnaître le statut particulier de la métropole dans la France. Enfin, Clemenceau demande au Comité central de laisser sa place à la Délégation en promettant que celle-ci ira négocier avec Thiers toutes les concessions nécessaires. Cette promesse prit une forme plus concrète le 22 mars par la déclaration suivante des maires et députés dans le Journal officiel :
" (…) nous avons résolu de demander aujourd'hui même à l'Assemblée nationale l'adoption de deux mesures qui, nous avons espoir, contribueront, si elles sont adoptées, à ramener le calme dans les esprits. Ces deux mesures sont: l'élection de tous les chefs de la Garde nationale et l'établissement d'un conseil municipal élu par tous les citoyens."

 Tous des républicains, les maires et députés analysaient d'une manière réaliste la situation dans Paris. Benoît Malon, membre de la Délégation, dit à Varlin que seuls les élus de 1870 peuvent récupérer une partie des revendications dont celle d'un conseil municipal élu et le report des échéances sur les loyers mais sans pousser plus loin. Le Journal officiel, le 21 mars, traduit cette attitude de la Délégation: " Nous estimons, en outre, que notre présence au poste que vos suffrages nous ont assigné ne saurait être inutile, soit qu'il s'agisse de consolider la République, soit qu'il y ait à la défendre." Malon se base de plus sur une circulaire émise par le ministre de l'Intérieur Picard le 19 mars qui confiait de façon provisoire l'administration de Paris à la réunion des maires et députés. Ce désir d'un retour à la normale était le point central du programme de la Délégation qui n'a pu être appliqué car le Comité central décida de faire les élections qui ont amené la Commune au pouvoir. La Délégation et le Comité central aspiraient tous deux à la légalité. Le premier disait déjà la détenir tandis que le second entendait y parvenir par les prochaines élections. Cette pression des maires et députés sur le Comité central constituait une autre revendication, soit celle de prendre la place de ce dernier.



C) L'Hôtel de Ville, les ministères et les mairies :
 lieux et symboles des enjeux politiques.


Si les deux points précédents nous ont permis de saisir brièvement l'accaparement d'un espace politique théorique, via la promotion des programmes politiques respectifs, il faut également tenir compte de la prise de possession physique des lieux et symboles de l'espace politique parisien. Pour le Comité central, la possession de l'Hôtel de Ville, des ministères et des mairies influencèrent la fixation des priorités administratives pendant la courte gestion des affaires du 18 au 26 mars.

Le départ du gouvernement Thiers pour Versailles laisse un vide dans Paris au 18 mars. Immédiatement, le Comité central envoie des hommes se saisir des édifices publics d'importance. Par exemple, des figures jusque-là inconnues de la politique parisienne (Jourde et Varlin aux Finances, Eudes à la Guerre, Duval et Rigault à l'ex-Préfecture de Police, Assis à l'Hôtel de Ville, etc.) iront s'emparer des lieux du pouvoir. L'occupation de l'Hôtel de Ville fixe d'entrée de jeu une priorité administrative qui consiste à rassurer la population: " Le nouveau Gouvernement de la République vient de prendre possession de tous les ministères (…) Cette occupation, opérée par la Garde nationale, impose de
grands devoirs aux citoyens qui ont accepté cette tâche difficile." Ensuite, il fallait organiser des élections: "Maître (le Comité central) du Palais municipal (…), sa première pensée fut d'abdiquer (…) et de convoquer les électeurs pour l'établissement d'une Assemblée communale qui prendrait sa place."

La possession mais surtout l'occupation obstinée des lieux du pouvoir, en attendant les élections, devient le prétexte d'un bras de fer livré avec la Délégation sur la question bien connue de la légitimité de ce "pouvoir". Camille Pelletan résume ce début d'empoignade: " Qu'était-ce en effet que le pouvoir de l'Hôtel de Ville? Une assemblée municipale qui prétendait être une Assemblée politique souveraine." C'est à ce moment que la Délégation voudra intensifier son désir de voir le Comité central quitter le pouvoir. Le 20 mars, au matin, le maire Bonvalet du IIIe vint avec deux adjoints réclamer les franchises à l'Hôtel de Ville en pensant que le Comité central, qui avait envoyé la veille quelques délégués pour discuter, allait céder.

L'occupation des édifices publics auraient dû, en théorie, faciliter la réorganisation de l'administration mais le Comité central devait surveiller l'agitation constante des opposants à sa politique. Par exemple, la mairie du IIe fut un important bastion de résistance regroupant certains maires (Tirard, Dubreuil, Héligon) qui avaient récupéré les éléments fidèles de l'ordre afin de lancer une offensive contre l'Hôtel de Ville. Des endroits comme les rues Vivienne, Richelieu, du Quatre-Septembre, la Place Vendôme ainsi que la gare de Saint-Lazare constituaient des postes avancés des forces de la Délégation. Autrement dit, la possession de l'Hôtel de Ville et des ministères, censés être les bâtiments les plus importants, n'empêcha pas la résistance de quartiers où des mairies (IXe et XVIe) se présentaient comme des bâtons dans les roues du Comité central.



D) Les clés du pouvoir et les autonomies municipales.


L'occupation de l'Hôtel de Ville et des ministères par la Garde nationale donna l'opportunité à son comité central de freiner l'élan de la Délégation dans ses tentatives de récupérer le pouvoir. Or, cette centralisation du pouvoir n'empêcha pas cependant les municipalités ou arrondissements de Paris de garder une certaine forme d'autonomie dans la gestion des affaires courantes. Autrement dit, la Délégation semble détenir quelque pouvoir via les mairies mais celui-ci peut être contré par l'action des institutions politiques occupées par la Garde nationale.

La désorganisation de l'administration parisienne, suite au départ des fonctionnaires et au sabotage des cachets, registres et caisses des mairies, obligea le Comité central à tout réorganiser (octroi, voirie, éclairage, assistance publique, etc.). Par contre, bien que le Comité central pouvait assurer une sécurité physique contre une agression de l'extérieur, les mairies étaient encore les symboles de la sécurité sociale (nourriture, habillement et logement) tant recherchée. Ces autonomies municipales, que tente de garder la Délégation et que veut récupérer le Comité central, existent amplement depuis septembre 1870 car " (…) le peuple a progressivement crée les cadres communautaires et libertaires de sa vie quotidienne, en marge des institutions régulières sur les bases de la fraternité et du principe fédératif." Les institutions parisiennes ne disparaissent pas pour autant mais doivent se fondre à l'acceptation de l'idée communaliste, donc aux principes de gestion en commun de l'administration de Paris.

Malgré ses efforts, la Délégation perdait progressivement de sa puissance et n'était plus en mesure d'orienter la population vers ses vues. Le Comité central a par conséquent géré Paris en comblant les vides dans les ministères mais il a dû contrôler l'action de la résistance qui voulait l'empêcher de faire des élections. Le résultat de la victoire du
Comité central sur la Délégation se traduit dans ce manifeste du 25 mars :
   " Le Comité central de la Garde nationale, auquel se sont ralliés les députés de Paris, les maires et adjoints, convaincus que le seul moyen d'éviter la guerre civile, l'effusion de sang à Paris et, en même temps, d'affermir la République, est de procéder à des élections immédiates, convoque pour dimanche (26 mars) tous les citoyens dans les collèges électoraux."













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