Le Comité central
de la Fédération de la Garde nationale
et l'administration de Paris sous la Commune
(18 mars-21 mai 1871)
Deuxième partie
Entre
surveillance et gestion :
la place du Comité central
dans la répartition des services
publics parisiens
et les relations avec les arrondissements
La journée du 26 mars est donc
celle de l'élection de la Commune de Paris qui sera proclamée
officiellement deux jours plus tard. Le "danger" de la Délégation
est maintenant écarté et il se passe une période de transition entre ces
deux journées afin de laisser du temps aux élus de la Commune dans chaque
arrondissement de prendre leur place à l'Hôtel de Ville. Normalement, le
Comité central laisse ses pouvoirs à la Commune sauf qu'il continue de
garder un œil sur les affaires, notamment en ce qui a trait aux commissions
communales ("ministères") et aux relations avec les municipalités.
A) L'étendue
des pouvoirs des commissions communales :
quelques exemples.
L'étude des
pouvoirs réels détenus par chacune des commissions communales est révélatrice
de l'influence du Comité central qui tente de contrôler tant bien que mal
les affaires.
L'ampleur du travail est écrasante. Les besoins de Paris sous la Commune
sont nombreux: vote du budget, fixation et répartition des impôts,
organisation de la magistrature, de la police, garantie des libertés
individuelles, organisation de la défense urbaine, etc. Ce sont neuf
commissions qui doivent se partager l'exercice du pouvoir et chaque délégué
passe la majorité de son temps à faire la navette entre l'Hôtel de Ville,
son bureau de commission et les
mairies. Cette articulation de l'administration devait, selon Max
Pol-Flouchet, se découper en trois plans hiérarchiques en passant de la
rue aux décrets: 1- Les membres de la Commune et leurs relations avec les
arrondissements (plan horizontal), 2- création de neuf commissions se
partageant les affaires au niveau de la cité (plan vertical), 3- une
commission exécutive de 19 membres coordonnant le tout (plan central). Le
problème le plus urgent à régler implique directement le Comité central
au niveau de la solde des gardes nationaux. Varlin et Jourde, Délégués
aux Finances, doivent d'abord, pour ne pas forcer inutilement les coffres du
Trésor public de Paris, emprunter au banquier Rothschild la somme de
500,000 francs pour régler les comptes immédiats. Cet événement se
passait avant les élections du 26 mars et c'est que qui m'amène à croire
que le Comité central voulait d'autant plus garder un œil sur l'action des
gens dont la tâche était de s'assurer de la solde des gardes nationaux
sous la nouvelle Commune.
Au niveau des services publics, Jules Andrieu, commissaire à cette tâche,
se plaint de l'anarchie qui règne dans Paris sous la forme d'une mauvaise
division du travail et accuse le Comité central d'en être responsable :
" (…) on
reconnaîtra sans peine dans cette mauvaise classification des besoins d'une
grande cité, voulant vivre en gardant son autonomie, l'insuffisance
politique et administrative qui avait présidé à la création de ces neufs
rouages (commissions), dont quelques-uns étaient superflus et dont beaucoup
se contrariaient les uns les autres. La division du travail communal
qu'avait faite le Comité central et qu'avait conservée la Commune était
malheureusement calquée sur le double groupement municipal et
gouvernemental des administrations des anciens régimes."
La vision idéale qu'avait Andrieu d'une organisation communale efficace
devait faire fi de tout antagonisme entre le Comité central et la Commune.
Il va même jusqu'à dire que les membres les plus doués du Comité central
auraient dû siéger pleinement aux
postes dont on croyait déceler certaines compétences. Cela éviterait de
sentir constamment le poids du contrôle pour passer à celui d'une gestion
en continuité avec ce qui s'était passé avant le 26 mars. Le problème était
justement que ce qui s'était produit avant le 26 mars était le fruit des
actions du Comité central pour la capitale. Voulait-il perdre ses acquis,
ses réalisations administratives au profit d'une Commune composée de 80
membres et dont seulement une vingtaine venait directement de ses rangs? Il
est peut-être plus facile, dans ce contexte, de comprendre pourquoi le
Comité central a alors eu "peur" de se voir reléguer au second
rang, à la simple administration de la Garde nationale dont il émane.
Ce que dénonçait par ailleurs certains membres du Comité central était
la façon dont on nommait les fonctionnaires communaux. Il n'y avait aucun
des principes démocratiques connus dans la nomination de ceux-ci. L'élection
ou le concours ne faisaient pas partie des procédures d'embauche sous la
Commune et le tout se faisait de façon arbitraire, souvent par décret. Par
exemple, le service télégraphique, selon Andrieu, était en si mauvais état
qu'il devenait abandonné: " (…) à des vanités incompétentes et au
système des élections si déplorables quand il ne s'arme pas de la
garantie d'examens préalables (…)" Cette manière de procéder,
combinée avec le "vide administratif qui caractérise la capitale au
lendemain de l'insurrection", amène le Journal Officiel à
publier, le 25 avril par la voix de son Directeur: " (…) le devoir pénible,
mais aujourd'hui nécessaire, de sonder la conscience du fonctionnaire, afin
d'assurer les intérêts généraux de l'administration et de justifier la
confiance mise en nous par la Commune de Paris et par le peuple." Que
pouvait faire le Comité central devant les accusations d'ingérence qu'on
lui portait alors qu'il ne faisait que constater une situation de débordements
causés par l'incompétence et le manque d'effectifs de l'administration
?
Malgré toutes les défaillances des commissions communales dans les
circonstances, Jean Bruhat trace un portrait somme toute positif des 73
jours que dura la Commune. Il cite les cas du délégué Viard qui assura le
service des subsistances en luttant contre la spéculation et les taxes exagérées
tout en faisant appel au concert des municipalités. Le ciseleur Theisz
s'occupa des Postes avec un brio tel qu'il remit, selon Bruhat, les services
en marche en 48 heures. La Santé, sous la direction de Treillard, était
vidée de son parc d'ambulances (situé au Palais de l'Industrie) mais put néanmoins
réorganiser les services notamment aux soins apportés aux soldats blessés.
B) Les
municipalités, la Commune et le pouvoir autonome :
la place du Comité central dans ce processus.
Le Comité central
n'est pas uniquement aux prises avec les commissions communales car il désire
surveiller par ailleurs la réorganisation forcée des administrations
municipales dans un contexte de révolution. En fait, le Comité central
voulait, selon W. Serman, "institutionnaliser l'anarchie" en renonçant
à gouverner les hommes pour n'administrer que les choses, la matérialité.
C'est avec la dualité des pouvoirs du Comité central et de la Commune que
les municipalités de Paris doivent vivre au jour le jour. Dans ses
relations avec les arrondissements, la Commune fixe le 30 mars les règles
qui visent à s'assurer de la direction administrative de chaque municipalité,
de l'adjonction à chacune d'elle des commission pour l'expédition des
affaires et, enfin, de la bonne gérance des actes de l'état civil. Cette déclaration
n'empêche pas cependant le pouvoir de fait constitué par le Comité
central et ce malgré sa promesse de se retirer après l'avènement de la
Commune. La Commune a souvent accusé les municipalités de ne pas appliquer
les décisions prises en haut. Or dans les faits, le Comité central est en
partie responsable de la discorde ainsi causée. Par exemple, la Commune
voulait que les municipalités se chargent de l'organisation civile
de la défense des quartiers. Outre le cas du Ve arrondissement, le pouvoir
civil n'a jamais pu prendre concrètement la direction des légions car le
Comité central exerçait sur elles un contrôle déjà effectif. Plus tard,
le 16 avril, la Commune demande à nouveau aux municipalités de gérer les
Conseils de légion contre ceux refusant de se battre. Ce décret communal
vient mettre le feu aux poudres dans les relations entre le Comité central
et les municipalités car, selon le Comité, les Conseils de légion relèvent
de l'organisation interne de la Garde nationale et en somme les
arrondissements (pouvoir civil) n'ont rien à voir dans le domaine
militaire. Un autre problème résidait dans le fait que la Commune avait
confié aux municipalités le soin de réquisitionner les armes et de
poursuivre les réfractaires. Encore une fois, le Comité central, pour les
mêmes raisons, s'insurge devant ce problème de juridiction. Pire encore,
les municipalités prenaient parfois les devants quand il s'agissait de
nommer les chefs des légions. La réorganisation des bataillons passait
d'abord par la nomination d'un chef. Celui-ci devait, en théorie, être élu
par le Comité central de la Garde nationale mais les arrondissements
nommaient parfois les dirigeants sans consulter le Comité central. Il n'y
a, selon André Decouflé, que deux arrondissements (les IXe et XIe), qui obéirent
au doigt et à l'œil aux décrets de la Commune. Le IXe avait perquisitionné
à domicile les armes et équipements militaires, tandis que le XIe ordonna
à la Garde nationale d'évacuer les églises, temples et synagogues de sa
municipalité.
Le terrain de l'enseignement offrit d'autres possibilités de conflits à
trois. Plus précisément, les questions de la laïcité et de
l'enseignement professionnel posèrent des tracas. La Commune voulait dans
un premier temps centraliser le dossier du recrutement des maîtres. La
plupart des municipalités adhéraient au principe de la promotion de la laïcité
de l'enseignement sauf que le délégué communal à la question, Vaillant,
s'empressa de devancer ces dernières. Bien que les historiens n'en fassent
guère mention, je pense que le Comité central était préoccupé par la
question de l'enseignement dans la mesure où celui-ci tenait fièrement à
défendre les principes classiques de la Révolution et que c'est l'école,
organe performant de diffusion, qui devait s'en charger. Voilà donc
pourquoi les municipalités qui ne voulaient pas adhérer à la laïcité de
l'enseignement par exemple faisaient l'objet d'une surveillance plus étroite
selon mon hypothèse.
La Commune ne cherche pas à froisser les libertés religieuses. Cependant,
des arrondissements comme le IVe par exemple s'écartaient des décrets
communaux en affirmant simplement la "neutralité de l'école
publique". Plus libérale encore, la municipalité du VIIIe, dirigée
par l'excentrique Allix, admettait la coexistence des écoles laïques et
confessionnelles. Quant aux XIIIe et XVe arrondissements, ils prônaient
l'enseignement confessionnel et rejetaient les tentatives du pouvoir central
de laïciser l'éducation. Nous avons donc un portrait se divisant en trois
catégories bien distinctes où le Comité central avait des intérêts à défendre
selon la politique éducationnelle adoptée car de là dépendait le bon
cheminement de la révolution.
Les membres de la Commune sont déchirés entre eux quant à l'attitude à
adopter face aux municipalités. Pour le citoyen Lefrançais, il importe que
les arrondissements soient autonomes afin de pourvoir aux besoins de la
population. Beslay, le doyen des communards, pense plutôt qu'il ne faut pas
laisser d'autorité aux municipalités. La question des douanes stigmatise
encore une fois cette opposition lors des réunions tenues à l'Hôtel de
Ville. Par exemple :
" Le citoyen Meillet donne lecture d'une lettre, au sujet d'un nouvel
empiétement du Comité central, qui prétend se réserver le droit de viser
les passeports. Un citoyen, ayant un passeport en règle de la Commune, n'a
pu passer aux portes de Paris, parce que son passeport
ne portait pas les cachets de la douzième légion."
Ce fait survenu dans le XIIe arrondissement à la porte de Vincennes n'est
qu'un exemple d'une accumulation d'incidents si l'on se rapporte aux Procès-verbaux.
Cluseret, Délégué à la Guerre, statuait sur l'interdiction faite à la
Garde nationale d'entraver le commerce dans les gardes et postes
frontaliers. Dorénavant, cette forme de "guerre non-officielle",
mais bien présente, entre la Commune et le Comité central ira en s'
accentuant jusqu'au 21 mai, date à laquelle les troupes versaillaises entrèrent
dans Paris. Edward S. Mason résume la situation :
"In addition
to the municipal commission, every arrondissement has its Legion Council and
Legion General Staff, under the general supervision of the Central Committee.
These organizations had a finger in the administration and the inexact
division of function was a cause of considerable friction."

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