Le Comité central
de la Fédération de la Garde nationale
et l'administration de Paris sous la Commune
(18 mars-21 mai 1871)
Troisième partie
Ni surveillance, ni gestion :
les raisons et tentatives d'écarter le Comité central.
Les problèmes juridictionnels entre le Comité central
et la Commune ne vont qu'en s'aggravant à tel point que plusieurs membres
siégeant à l'Hôtel de Ville souhaitent la disparition de cet organe
directif de la Garde nationale. La Commune va réfléchir et débattre sur
les moyens à prendre afin d'écarter le Comité central de la gestion des
services publics, bref à délibérer dans un premier temps sur les raisons
de voir le Comité central disparaître. Ensuite, c'est le Comité central
qui prend position et qui justifie son importance dans la conduite des
affaires. Finalement, les sous-comités d'arrondissements, qui gèrent
parfois de manière trop autonome au goût de la Commune les quartiers à
l'instar du Comité central, feront l'objet de réflexions comparables à
celles visant à écarter le Comité central. Le pouvoir de la rue devient
nuisible, voilà le constat a priori.
A) Le Comité central à la porte :
les raisons de le voir disparaître.
Dès le 30 mars, alors que la Commune émettait ses
premiers décrets, le Comité central voulait y adhérer en apposant sa
signature au bas de chaque communiqué. Plusieurs membres de la Commune
voulaient déjà que l'on refuse tout pouvoir politique au Comité central,
y compris l'administration de la Garde nationale. Le premier incident connu
survient le 1er avril au département de la Guerre alors que le Comité
central avait nommé le général Cluseret comme chef de ce département
afin qu'il réorganise l'administration de la Garde nationale. Offusqués,
plusieurs membres de la Commune demandèrent la suppression du Comité
central qui n'avait nul droit de nommer un homme à un poste sans consulter
la Commune. Cluseret désavoua sa nomination et l'affaire en resta là
temporairement.
Cet incident est un exemple intéressant de l'irresponsabilité du Comité
central qui peut s'expliquer par l'extrême confusion de ses idées
politiques. Il ne parvient pas à trouver une solution afin de régler ses
problèmes avec la Commune. Autrement dit, il ne sait pas faire la différence
entre le contrôle (lui) et l'administration (Commune). Ce constat, qui
semble être une conclusion, n'est en fait qu'une amorce à l'étude du
problème, voire une première raison émise par la Commune pour se débarrasser
de cet organe devenu gênant. La Commune indique qu'il y a une confusion
parmi les troupes chargées de défendre la capitale. Elle est d'avis que la
contestation de ses décrets engendre cette confusion car il se développe
alors des "initiatives contradictoires" qui se transforment en
plusieurs petits pouvoirs autonomes agissant chacun de leur côté. Au cours
d'une séance le 2 mai à l'Hôtel de Ville, Chalain, un membre de la
Commune, dit :
" Le Comité central fait tous ses efforts, tout ce qu'il
est possible de faire pour supplanter la Commune. Je proclame que tous les
membres de la Commune qui siègent ici et qui siègent au Comité central,
qui soutiennent beaucoup plus les intérêts du Comité central que les intérêts
de la Commune, font œuvre de trahison."
Si la défense occupe une place importante dans ce conflit juridictionnel,
il faut considérer que l'argent est le nerf de la guerre. Jourde, Délégué
aux Finances, se plaint de l'insertion du Comité central dans son département,
notamment en ce qui concerne la question des ordonnancements. Le 8 mai,
Jourde affirme: " (…) je sens le besoin de protester et de vous
demander si le Gouvernement s'appelle le Comité central ou la
Commune."
Il est difficile d'énumérer toutes les raisons invoquées par la Commune
pour voir le Comité central disparaître. Par contre, la Guerre et les
Finances sont encore une fois les pivots de la question résumant l'ingérence
du Comité central dans les affaires. La Commune veut le destituer car il
bloque le bon fonctionnement de la "bureaucratie communale".
Veut-il contrôler ou gérer? Pour Camille Pelletan, la réponse est
ambivalente :
" Aussi le Comité central cherche-t-il tous les moyens de
reconquérir le pouvoir: tantôt il fait fonder un journal qui plaide sa
cause; tantôt il accueille les mécontents de la Commune, Rossel, par
exemple, qui a fini par lui faire donner officiellement une part du pouvoir;
tantôt enfin le comité, à qui l'on s'adressait encore, suscite des
embarras, désigne des officiers, présente des réclamations."
B) Le Comité central se défend.
Le Comité central ne tarda pas à donner réplique aux
attaques dont il fait l'objet. Son premier argument consiste à valoriser le
rôle capital qu'il a tenu lors de la semaine du 18 au 26 mars alors que
Paris était sans gouvernement. Le Comité central se perçoit ensuite comme
cet organe révolutionnaire qui seul peut propager les valeurs communales
dans Paris. Son contact direct avec le peuple parisien justifie par ailleurs
son utilité vitale dans la défense des quartiers. Le Comité central ne
veut pas administrer la Garde nationale dans un contexte où celle-ci serait
fondue dans un quelconque ministère. Pour P.-O. Lissagaray, le Comité
central ne peut tenir sa promesse de se dissoudre étant donné qu'il
demeure ce trait d'union entre la Commune et les gardes nationaux (le peuple
en armes). Le Comité central voulait convaincre les Parisiens qu'il défendait
le prolétariat et la question des libertés municipales. Ceci constituant
deux arguments concrets qui m'amènent à croire que le Comité central se définissait
comme le "bras de la Révolution". Ce n'est pas tant le bras qui
est contesté mais plutôt l'étiquette qui est apposée dessus. Même écarté,
le Comité central demeure car les hommes qui le composent continuent
d'apporter leur soutien à l'administration communale. Par exemple, la délicate
question des ordonnancements, dans laquelle Jourde reprochait l'ingérence
du Comité central, est défendue par Gérardin le 8 mai :
" En employant le Comité central, nous avons obéi aux nécessités
de la situation, (…). En s'adjoignant le Comité central, le Comité de
Salut public s'est assuré des auxiliaires utiles, sérieux et dévoués.
(…) Les services de la Guerre se trouvaient entre les mains d'une
commission militaire, composée de quatre ou cinq membres de la Commune en
nombre insuffisant pour faire un travail de quatre-vingts."
En s'impliquant dans l'administration communale, le Comité central voulait
poursuivre l'œuvre de révolution qu'il croyait menacée. Par son soutien
apporté à la gestion de certains services (Guerre et Finances par
exemple), le Comité central ne prétendait pas prendre la place des délégués
communaux mais tout simplement veiller à ce que tout se fasse dans l'ordre.
Cet ordre, c'est la guerre contre Versailles qui va le justifier et qui
oriente cette ambivalence entre gestion et contrôle. Georges Bourgin semble
conclure dans ce sens :
" Il (le Comité central) était sincère; mais la guerre
avec Versailles était déjà commencée, et c'est la guerre qui va orienter
de plus en plus le Comité central vers l'action de contrôle, car, à
mesure que les événements se précipiteront, il s'inquiètera de voir son
œuvre compromise."
C) La question des sous-comités
d'arrondissement
et le problème de leur dissolution.
La Commune ne veut plus de contre-pouvoirs. Il existe
cependant dans la capitale des sous-comités d'arrondissement qui gèrent de
manière relativement autonome les quartiers et ce depuis septembre 1870. La
Commune veut éliminer ces sous-comités tandis que le Comité central de la
Garde nationale tente de les récupérer par la bande. Les sous-comités
s'attribuaient vers la fin d'avril des pouvoirs de surveillance des mairies
et d'organisation dans la défense.
Les sous-comités n'étaient pas bien implantés dans tous les
arrondissements. Par exemple, les IIe, XVIe, XVIIe et XIXe arrondissements
accueillirent mal l'existence de ces contre-pouvoirs locaux alors que des
arrondissements tels le XV s'en accommodèrent assez bien depuis la chute du
Second Empire. Encore une fois, c'est la question urgente de la défense de
Paris qui force la Commune à statuer le 6 avril sur le sort des sous-comités:
" (…) l'unité de commandement militaire est une nécessité de salut
public; que cette unité est tous les jours compromise par des ordres émanant
des sous-comités d'arrondissement; les sous-comités d'arrondissement sont
dissous." Ce décret communal a, selon ce que nous disent les Procès-verbaux,
peu d'impact. Theisz, responsable des Postes, dit que les sous-comités
n'ont été nullement dissous et, pire encore, le XVIIIe arrondissement a vu
un sous-comité réinstallé sous l'égide du Comité central.
Les sous-comités, tous sous l'égide du Comité central selon plusieurs
membres de la Commune, font également l'objet d'accusation d'entrave au
commerce. Par exemple, on signale que des gardes nationaux, sous les ordres
d'un soi-disant sous-comité stationné sur la Rue d'Aligre, entraveraient
la circulation ferroviaire. Si certains nient l'existence de ce sous-comité,
d'autres vont au contraire affirmer qu'il faudrait arrêter tous les hommes
"qui se réunissent, soit sous le nom de comité de légion, comité
d'arrondissement ou autre chose, tant qu'ils resteront à l'état
d'associations gouvernementales." Voilà que cet exemple du comité de
la Rue d'Aligre soulève à nouveau les tensions entre le pouvoir théorique
et le pouvoir pratique. La rue refuse de se laisser conduire par des décrets
qui ne tiennent souvent pas compte de la réalité. Jules Andrieu, Délégué
aux Service publics, fait remarquer le 26 avril que la Commune devrait
frapper les membres dissidents des sous-comités tout en ayant soin de
confier au Comité central l'application de cette décision.
Andrieu et Allix (maire du VIIIe) soutenaient l'action des sous-comités
d'arrondissement dans la mesure où ceux-ci pouvaient s'occuper de
subsistance et de défense. En d'autres termes, il s'agissait de décentraliser
une partie du pouvoir afin d'alléger la tâche des membres de l'Hôtel de
Ville. Paris est trop vaste pour qu'un pouvoir central puisse la gérer de
façon efficace et ce en temps de crise. Il faut alors déléguer du pouvoir
et faire confiance à la rue comme le laisse entendre l'historien Georges
Bourgin :
" Les jacobins qui constituaient sa majorité (de la
Commune) ont bien pu, le cas échéant, dire les mots, faire les gestes qui
correspondaient à un idéal, en grande partie périmé, de révolution
principalement verbale; le contenu de leurs système hétérogène est
toujours demeuré abstrait, inapte à passer dans la réalité."

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