Le XIXe siècle
(1815 - 1914)

Les Articles






Le Comité central
de la Fédération de la Garde nationale
et l'administration de Paris sous la Commune
(18 mars-21 mai 1871) 






Troisième partie


  Ni surveillance, ni gestion :
les raisons et tentatives d'écarter le Comité central.



Les problèmes juridictionnels entre le Comité central et la Commune ne vont qu'en s'aggravant à tel point que plusieurs membres siégeant à l'Hôtel de Ville souhaitent la disparition de cet organe directif de la Garde nationale. La Commune va réfléchir et débattre sur les moyens à prendre afin d'écarter le Comité central de la gestion des services publics, bref à délibérer dans un premier temps sur les raisons de voir le Comité central disparaître. Ensuite, c'est le Comité central qui prend position et qui justifie son importance dans la conduite des affaires. Finalement, les sous-comités d'arrondissements, qui gèrent parfois de manière trop autonome au goût de la Commune les quartiers à l'instar du Comité central, feront l'objet de réflexions comparables à celles visant à écarter le Comité central. Le pouvoir de la rue devient nuisible, voilà le constat a priori.



A) Le Comité central à la porte :
les raisons de le voir disparaître.


Dès le 30 mars, alors que la Commune émettait ses premiers décrets, le Comité central voulait y adhérer en apposant sa signature au bas de chaque communiqué. Plusieurs membres de la Commune voulaient déjà que l'on refuse tout pouvoir politique au Comité central, y compris l'administration de la Garde nationale. Le premier incident connu survient le 1er avril au département de la Guerre alors que le Comité central avait nommé le général Cluseret comme chef de ce département afin qu'il réorganise l'administration de la Garde nationale. Offusqués, plusieurs membres de la Commune demandèrent la suppression du Comité central qui n'avait nul droit de nommer un homme à un poste sans consulter la Commune. Cluseret désavoua sa nomination et l'affaire en resta là temporairement.

Cet incident est un exemple intéressant de l'irresponsabilité du Comité central qui peut s'expliquer par l'extrême confusion de ses idées politiques. Il ne parvient pas à trouver une solution afin de régler ses problèmes avec la Commune. Autrement dit, il ne sait pas faire la différence entre le contrôle (lui) et l'administration (Commune). Ce constat, qui semble être une conclusion, n'est en fait qu'une amorce à l'étude du problème, voire une première raison émise par la Commune pour se débarrasser de cet organe devenu gênant. La Commune indique qu'il y a une confusion parmi les troupes chargées de défendre la capitale. Elle est d'avis que la contestation de ses décrets engendre cette confusion car il se développe alors des "initiatives contradictoires" qui se transforment en plusieurs petits pouvoirs autonomes agissant chacun de leur côté. Au cours d'une séance le 2 mai à l'Hôtel de Ville, Chalain, un membre de la Commune, dit :
   " Le Comité central fait tous ses efforts, tout ce qu'il est possible de faire pour supplanter la Commune. Je proclame que tous les membres de la Commune qui siègent ici et qui siègent au Comité central, qui soutiennent beaucoup plus les intérêts du Comité central que les intérêts de la Commune, font œuvre de trahison."



Si la défense occupe une place importante dans ce conflit juridictionnel, il faut considérer que l'argent est le nerf de la guerre. Jourde, Délégué aux Finances, se plaint de l'insertion du Comité central dans son département, notamment en ce qui concerne la question des ordonnancements. Le 8 mai, Jourde affirme: " (…) je sens le besoin de protester et de vous demander si le Gouvernement s'appelle le Comité central ou la Commune."

Il est difficile d'énumérer toutes les raisons invoquées par la Commune pour voir le Comité central disparaître. Par contre, la Guerre et les Finances sont encore une fois les pivots de la question résumant l'ingérence du Comité central dans les affaires. La Commune veut le destituer car il bloque le bon fonctionnement de la "bureaucratie communale". Veut-il contrôler ou gérer? Pour Camille Pelletan, la réponse est ambivalente :
   " Aussi le Comité central cherche-t-il tous les moyens de reconquérir le pouvoir: tantôt il fait fonder un journal qui plaide sa cause; tantôt il accueille les mécontents de la Commune, Rossel, par exemple, qui a fini par lui faire donner officiellement une part du pouvoir; tantôt enfin le comité, à qui l'on s'adressait encore, suscite des embarras, désigne des officiers, présente des réclamations."



B) Le Comité central se défend.


Le Comité central ne tarda pas à donner réplique aux attaques dont il fait l'objet. Son premier argument consiste à valoriser le rôle capital qu'il a tenu lors de la semaine du 18 au 26 mars alors que Paris était sans gouvernement. Le Comité central se perçoit ensuite comme cet organe révolutionnaire qui seul peut propager les valeurs communales dans Paris. Son contact direct avec le peuple parisien justifie par ailleurs son utilité vitale dans la défense des quartiers. Le Comité central ne veut pas administrer la Garde nationale dans un contexte où celle-ci serait fondue dans un quelconque ministère. Pour P.-O. Lissagaray, le Comité central ne peut tenir sa promesse de se dissoudre étant donné qu'il demeure ce trait d'union entre la Commune et les gardes nationaux (le peuple en armes). Le Comité central voulait convaincre les Parisiens qu'il défendait le prolétariat et la question des libertés municipales. Ceci constituant deux arguments concrets qui m'amènent à croire que le Comité central se définissait comme le "bras de la Révolution". Ce n'est pas tant le bras qui est contesté mais plutôt l'étiquette qui est apposée dessus. Même écarté, le Comité central demeure car les hommes qui le composent continuent d'apporter leur soutien à l'administration communale. Par exemple, la délicate question des ordonnancements, dans laquelle Jourde reprochait l'ingérence du Comité central, est défendue par Gérardin le 8 mai :
   " En employant le Comité central, nous avons obéi aux nécessités de la situation, (…). En s'adjoignant le Comité central, le Comité de Salut public s'est assuré des auxiliaires utiles, sérieux et dévoués. (…) Les services de la Guerre se trouvaient entre les mains d'une commission militaire, composée de quatre ou cinq membres de la Commune en nombre insuffisant pour faire un travail de quatre-vingts."



En s'impliquant dans l'administration communale, le Comité central voulait poursuivre l'œuvre de révolution qu'il croyait menacée. Par son soutien apporté à la gestion de certains services (Guerre et Finances par exemple), le Comité central ne prétendait pas prendre la place des délégués communaux mais tout simplement veiller à ce que tout se fasse dans l'ordre. Cet ordre, c'est la guerre contre Versailles qui va le justifier et qui oriente cette ambivalence entre gestion et contrôle. Georges Bourgin semble conclure dans ce sens :
   " Il (le Comité central) était sincère; mais la guerre avec Versailles était déjà commencée, et c'est la guerre qui va orienter de plus en plus le Comité central vers l'action de contrôle, car, à mesure que les événements se précipiteront, il s'inquiètera de voir son œuvre compromise."



C) La question des sous-comités d'arrondissement
et le problème de leur dissolution.


La Commune ne veut plus de contre-pouvoirs. Il existe cependant dans la capitale des sous-comités d'arrondissement qui gèrent de manière relativement autonome les quartiers et ce depuis septembre 1870. La Commune veut éliminer ces sous-comités tandis que le Comité central de la Garde nationale tente de les récupérer par la bande. Les sous-comités s'attribuaient vers la fin d'avril des pouvoirs de surveillance des mairies et d'organisation dans la défense.

Les sous-comités n'étaient pas bien implantés dans tous les arrondissements. Par exemple, les IIe, XVIe, XVIIe et XIXe arrondissements accueillirent mal l'existence de ces contre-pouvoirs locaux alors que des arrondissements tels le XV s'en accommodèrent assez bien depuis la chute du Second Empire. Encore une fois, c'est la question urgente de la défense de Paris qui force la Commune à statuer le 6 avril sur le sort des sous-comités: " (…) l'unité de commandement militaire est une nécessité de salut public; que cette unité est tous les jours compromise par des ordres émanant des sous-comités d'arrondissement; les sous-comités d'arrondissement sont dissous." Ce décret communal a, selon ce que nous disent les Procès-verbaux, peu d'impact. Theisz, responsable des Postes, dit que les sous-comités n'ont été nullement dissous et, pire encore, le XVIIIe arrondissement a vu un sous-comité réinstallé sous l'égide du Comité central.

Les sous-comités, tous sous l'égide du Comité central selon plusieurs membres de la Commune, font également l'objet d'accusation d'entrave au commerce. Par exemple, on signale que des gardes nationaux, sous les ordres d'un soi-disant sous-comité stationné sur la Rue d'Aligre, entraveraient la circulation ferroviaire. Si certains nient l'existence de ce sous-comité, d'autres vont au contraire affirmer qu'il faudrait arrêter tous les hommes "qui se réunissent, soit sous le nom de comité de légion, comité d'arrondissement ou autre chose, tant qu'ils resteront à l'état d'associations gouvernementales." Voilà que cet exemple du comité de la Rue d'Aligre soulève à nouveau les tensions entre le pouvoir théorique et le pouvoir pratique. La rue refuse de se laisser conduire par des décrets qui ne tiennent souvent pas compte de la réalité. Jules Andrieu, Délégué aux Service publics, fait remarquer le 26 avril que la Commune devrait frapper les membres dissidents des sous-comités tout en ayant soin de confier au Comité central l'application de cette décision.

Andrieu et Allix (maire du VIIIe) soutenaient l'action des sous-comités d'arrondissement dans la mesure où ceux-ci pouvaient s'occuper de subsistance et de défense. En d'autres termes, il s'agissait de décentraliser une partie du pouvoir afin d'alléger la tâche des membres de l'Hôtel de Ville. Paris est trop vaste pour qu'un pouvoir central puisse la gérer de façon efficace et ce en temps de crise. Il faut alors déléguer du pouvoir et faire confiance à la rue comme le laisse entendre l'historien Georges Bourgin :
   " Les jacobins qui constituaient sa majorité (de la Commune) ont bien pu, le cas échéant, dire les mots, faire les gestes qui correspondaient à un idéal, en grande partie périmé, de révolution principalement verbale; le contenu de leurs système hétérogène est toujours demeuré abstrait, inapte à passer dans la réalité."













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