Le Comité central
de la Fédération de la Garde nationale
et l'administration de Paris sous la Commune
(18 mars-21 mai 1871)
Quatrième partie
Une étude de cas :
la défense de Paris et la place du Comité central
en matière de surveillance
et de gestion de l'organisation militaire.
La menace d'une invasion de Paris par les troupes
versaillaises force les responsables de la Commune à prendre des décisions
en matière de défense, de stratégie. La Commune, aux yeux du Comité
central, semble à tel point déconnectée de la réalité que bon nombre de
ses décisions ne sont pas appliquées sur le terrain. Ceci accroît à son
paroxysme le vieux conflit juridictionnel entre le Comité central et la
Commune. Alors que la logique voudrait l'unité dans la prise et
l'application des décisions militaires en temps de crise, c'est plutôt
l'anarchie et l'inaction qui règnent.
A) La défense de Paris vue par le
Comité central.
Le front à Paris détermine la stratégie des Gardes
nationaux. Ses ponts, ses rues et ses immeubles sont plus ou moins exposés
aux attaques versaillaises selon l'endroit où l'on se trouve. C'est dans
cet espace urbain de barricades, de tranchées et de fortifications que le
Comité central organise, en misant sur le contrôle total de la Garde
nationale, la défense de la capitale sans toujours se soucier des décisions
de l'Hôtel de Ville. Le 27 mars, il indiquait déjà ses intentions en matière
de défense :
" Le Comité central (…) représente la force militaire.
(…) il lui appartient de faire l'organisation de la Garde nationale, d'en
assurer le fonctionnement, et de proposer à l'acceptation de la Commune
toutes les mesures politiques et financières nécessaires à la mise à exécution
des décisions prises par le Comité."
Sa vision stratégique repose finalement sur l'exploitation des divisions
internes à la Guerre. Par exemple, le Comité central s'imposait partout où
une décision n'était pas rendue, publiait des arrêtés et ordonnançait
des dépenses sans l'accord du Délégué communal à la Guerre.
Le Comité central basait par ailleurs sa vision de la stratégie militaire
sur le principe d'abolition des armées permanentes. Pour lui, c'est la
milice des Parisiens en armes qui compte et rien d'autre. Il ne sait
d'ailleurs pas comment agir face aux soldats permanents, fidèles ou non à
la Commune, se trouvant dans Paris. On décide de leur allouer la somme
quotidienne de 1,50 ff sans toutefois les obliger à servir
effectivement. Une autre mesure du Comité central voulait l'amélioration
du commandement. Plutôt que de faire passer un examen technique aux cadres
de l'armée, comme le souhaitait la Commune, le Comité central faisait
passer des "examens politiques" visant à vérifier les
convictions révolutionnaires des candidats. C'est devant ce genre
d'attitude que deux des Délégués communaux à la Guerre, les
saint-cyriens Cluseret et Rossel, démissionnèrent devant ce qu'ils
qualifiaient d'"incompétence militaire".
B) La défense de Paris vue par la
Commune.
Pour la Commune, l'idée centrale afin d'assurer la défense
de Paris est la militarisation de la Garde nationale, c'est-à-dire la création
de corps permanents organisés autour de la structure classique et centralisée
des compagnies, bataillons et régiments. Cluseret veut obliger les
Parisiens, mariés ou non, âgés de 19 à 40 ans à servir dans la Garde
nationale afin d'accroître ses effectifs dans la lutte contre Versailles.
C'est de lui qu'émane l'idée de l'examen technique mentionné précédemment
et que le Comité central a transformé en examen politique. Il faut donner
à Paris une armée digne de la révolution qu'elle organise.
La Commune tente également de hiérarchiser l'organisation de la défense.
La Commission militaire de la Commune proposait le 27 mars de délimiter les
pouvoirs entre la Commune et le Comité central. Cette proposition
consistait a enlever tout pouvoir politique au Comité central pour ne lui
laisser que l'administration de la Garde nationale. La Commune a par conséquent
le rôle principal par l'émission de décrets militaires tandis que le
Comité central doit se contenter d'exécuter les ordres. Le 27 avril, un
rapport de la Commission militaire indiquait: " Pouvoir communal délégué
aux municipalités; intermédiaire et concours actif par les conseils de légion
et le Comité central; ordres militaires exécutés par l'autorité des
chefs de légion."
La Commune veut centraliser ce qu'elle croit être une armée régulière où
il ne manque que le caractère de l'organisation. Le Journal Officiel
publiait le 5 avril des décisions relatives à la répartition des tâches,
confiant par exemple au général Bergeret le commandement de la Place de
Paris alors que Cluseret se contenterait d'administrer son "ministère".
Dans les faits, l'espace urbain parisien n'offrait pas à la Commune
l'opportunité de centraliser l'organisation de la Garde nationale et ce en
dépit des courtes distances à parcourir de l'Hôtel de Ville au front.
C) Les problèmes juridictionnels
entre le Comité central
et la Commune en matière de défense.
Les troupes versaillaises causèrent des défaites mais
également de lourdes pertes aux Fédérés. Les problèmes juridictionnels
entre la Commune et le Comité central font perdre du temps et empêchent de
combler les vides dans les rangs. Au plan technique, la Commission
militaire, au lieu de se trouver au front afin d'orienter la stratégie,
prenait la plupart de son temps à recevoir les cadres de la Garde nationale
qui réclamaient des vivres, des munitions tout en se plaignant de ne pas être
relevés. De plus, la Commission possédait une imposante batterie
d'artillerie au Champ-de-Mars alors que le Comité central en avait également
une à Montmartre, d'où l'impossibilité de créer un parc central
d'artillerie.
Devant ces lacunes administratives, qui contribueront à la défaite de la
Commune, la Commission militaire semble être la seule à pouvoir trouver
une solution. Cluseret tente en effet d'inclure dans son administration des
hommes du Comité central mais ces derniers perçoivent la manœuvre comme
dictatoriale. Il le fait malgré que le Comité central avait renoncé à
tout contrôle sur la Commission militaire le 29 mars :
" Ils (les membres du Comité central) déclarent qu'ils
ne cesseront d'être toujours en accord avec la Commune, qu'ils considèrent
comme le seul pouvoir régulier. Le Comité (…) ne saurait s'immiscer dans
les actes directs de la Commune (…)".
Je pense que l'irresponsabilité du Comité central, à nouveau soulignée,
peut rendre celui-ci dangereux pour la Commune mais c'est surtout son
influence auprès de la Garde nationale qui est à considérer. D'ailleurs,
Edward S. Mason écrit: " The conflict of authorities during April,
while serious enough to hamper the administration of war, as Cluseret later
insisted, was not serious enough to disturb the Commune greatly."

|