Le XIXe siècle
(1815 - 1914)

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La plantation d'une croix de chemin :

un événement paroissial.

Comment s’organise la cérémonie ?






Au XIXème siècle, la plantation d’une croix est une grande manifestation populaire. En effet, il ne s’agit pas seulement d’élever un monument religieux supplémentaire sur le territoire de la commune, mais bien d’ériger une reproduction de la scène finale de la Passion du Christ, le tableau vivant d’une des images majeures de la foi. La semaine religieuse du diocèse d'Amiens, Le Dimanche, relate fréquemment dans ses pages en multipliant les détails les cérémonies de plantation de croix de chemin. (Doc 6)

Ainsi la fête religieuse rassemble alors l’ensemble de la communauté villageoise voire même celle des alentours. On se préparait à l’avance pour de telles célébrations. Le village pour l’occasion était décoré, pavoisé : " depuis six semaines, on se préparait dans chaque famille et pour cette circonstance pas une maison qui n’eut revêtu une nouvelle parure " (1). " Les rues étaient décorées d’arcs de triomphe, de mâts au haut desquels flottaient de longues flammes rouges et blanches et des faisceaux de drapeau " (2).

Dans ce cadre festif se déroule la procession : " Une vingtaine de cavaliers ouvrent la marche, d’autres maintiennent l’ordre. Derrière la croix, tous les petits garçons du village habillés en enfants de chœur ; puis les groupes de jeunes filles. Voici l’Ange gardien conduisant un petit enfant par la main et lui montrant le ciel ; un petit saint Jean-Baptiste avec son agneau tout enrubanné, puis une Jeanne d’Arc portant sa bannière et son glaive et couverte d’une armure complète... Voici la Reine des Anges avec sa cour, les Vertus théologales... La Reine des Vierges au manteau étincelant ; Notre-Dame du Rosaire, Notre-Dame de Lourdes, la Reine des Martyrs, le groupe de la compassion avec les instruments de la Passion, enfin le char monumental… ". Sur celui-ci est placé le Christ que l’on promène aux quatre coins de la paroisse, avant d’arriver devant la nouvelle croix de chemin. Enfin, après une heure, deux heures de marche arrive le moment fort de la journée, la scène finale. La statue du Christ est portée puis clouée au " bois de son sacrifice " (4) ou attachée à la croix de fer, répétant ainsi la scène finale de la crucifixion décrite dans les Évangiles

La cérémonie de la plantation d’une croix s’organise ainsi autour d’une procession où se déploient des jeux scéniques, tableaux vivants de la Passion du Christ, illustrations également des principaux enseignements de la foi ou des formes de dévotion de l’époque.



Le prêtre est souvent l’instigateur de ces manifestations, " de ces cérémonies qui ont toujours le secret de soulever les populations et de les remuer profondément " (5). C’est l’occasion pour lui de prononcer un sermon retentissant devant la communauté paroissiale rassemblée, de mobiliser l’ensemble de la population du village autour de l’événement. Aussi, à la fin du siècle et en ces temps de relâchement de la foi, peut-être verront-ils un retour prochain des populations détachées vers l’église ? Ainsi, " les grandes cérémonies du culte catholique ont toujours pour résultat de ranimer la foi des fidèles et de faire sortir de leur indifférence même les plus obstinés " (6). On s’interroge cependant en 1911 à Allery à propos de l’influence d’une cérémonie de plantation de croix sur la pratique religieuse de la population du village : " Espérons que cette fête aura donné un élan durable aux paroissiens et que, ayant voulu être les témoins du Christ en ce jour de manifestation publique, ils auront à cœur d’être ses compagnons et ses amis chaque dimanche dans leur église " (7).

On peut cependant à travers la relation qu’en fait la semaine religieuse percevoir une évolution du discours des prêtres dans le diocèse d’Amiens en cette fin de siècle. La plantation de croix est l’occasion pour celui-ci de tester la vitalité religieuse de sa paroisse. Entre 1871 et 1880, le constat se veut rassurant : " Au milieu des erreurs, des préjugés et des défections dont notre temps est la victime, l’esprit chrétien se repose doucement quand il lui arrive d’être le témoin d’une de ces imposantes manifestations dont notre Sainte Religion à seule le privilège " (8). Le discours est nettement plus militant dans les années 1880, suite aux mesures anticléricales des ministères opportunistes (9) : " Elle est bien vivante cette religion qui attire de telles foules et suscite de tels enthousiasmes ! " (10). Cependant, on s’interroge également sur la valeur pédagogiques des modèles diffusés lors des cérémonies et plus encore sur la valeur des sentiments, des convictions religieuses des assistants. Ainsi en 1889 près d’Abbeville, " jamais le petit village de Villers (sur-Mareuil) n’avait vu foule si compacte, si recueillie, parcourir ses rues. Y avait-il plus de curiosité que de foi dans cette présence de gens venus de loin ou des villages voisins ? J’ai bien observé la manière d’être de ces foules d’hommes et de femmes, et j’ai la conviction absolue que c’était la foi qui les avait amenées, excitées sans doute par la curiosité " (11). Puis, après le vote de la loi de Séparation de l’Église et de l’État (le 9 décembre 1905), quelques plantations, autorisées par les autorités municipales, sont l’occasion d’affirmer bien haut la vitalité et l’esprit combattant de la religion catholique : " N’est-ce pas, en effet, quand les ennemis de notre foi s’apprête à chanter le De Profondis sur notre tombe qu’il faut leur prouver que la pierre de sépulcre n’est pas encore retombée sur nous, et que nous vivons très bien, trop bien pour nous laisser enterrer " (12). La croix de chemin qui se dresse dans le paysage rural, signifie alors aux ennemis de la religion que celle-ci est toujours bien vivante : " Des imbéciles en passant jetteront peut-être l’insulte à cette croix, essaieront peut-être un jour de l’abattre, de la briser ; les hommes de foi et de cœur lui feront un rempart et quoi qu’il arrive, l’entoureront peut-être de leur culte, de leurs hommages et de leur amour " (13).



(1) . Le Dimanche, 28 juin1891, n°1044
(2) . Ibid.
(3) . Ibid.
(4) . Le Dimanche, 12 mai 1895, n°1246
(5) . Le Dimanche, 3 août 1873, n°110
(6) . Le Dimanche, 9 octobre 1892, n°1111
(7) . Le Dimanche, 16 avril 1911, n°2077
(8) . Le Dimanche, 16 juillet 1871, n°3
(9) . Suppression en 1879 de la loi interdisant de travailler le dimanche, abolition en 1881 du caractère confessionnal des cimetières, loi Ferry sur l’enseignement en 1882, interdiction des processions en 1884.
(10) . Le Dimanche, 4 août 1889, n°945
(11) . Le Dimanche, 2 juillet 1899, n°1462
(12) . Le Dimanche, 5 août 1909, n°1993
(13) . Le Dimanche, 27 août 1911, n°2096













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