Le XIXe siècle
(1815 - 1914)

Les Articles






Les églises du  XIXème siècle dans la Somme :
"Une fièvre de reconstruction".


Une procédure administrative.














Pendant toute la période concordataire (1801-1905), la construction d'une église nécessite, au préalable, l'autorisation du Ministre des Affaires Ecclésiastiques. Celle-ci n'est accordée que lorsque cette même église possède un titre canonique légal (cure, succursale, chapelle vicariale ou chapelle de secours), obtenu par un décret gouvernemental.
Ainsi, par exemple, Mme Lennel, résidant au village de Montonvillers, situé dans le canton de Villers-Bocage, lègue dans son testament daté du 2 Mars 1888, une somme de 10.000 F. pour aider à la reconstruction de la petite église du village, édifiée au XVIème siècle. Cependant, à la mort de la donatrice, le Préfet annonce au Maire du village : "cette église n'étant pourvue d'aucun titre légal les conditions requises pour qu'il puisse être instruit sur un projet de cette nature, ne se trouvent pas réunies... "
(1)
A l'issue de la Révolution, cinq communes ne possédaient pas d'église. Elles n'en ont pas fait construire une sur leur territoire respectif pendant la période concordataire, étant reliées pour le culte à l'église succursale de la commune voisine. (2)
De même, il est difficile, voire impossible, à une commune de reconstruire son église lorsque celle-ci ne possède que le titre de chapelle de secours. En effet, elle doit, dans ce cas, participer aux frais du culte de l'église succursale du village voisin. L'église de la commune de Saint-Aubin-Montenoye, située dans le canton de Molliens-Dreuil, reconstruite en 1841 et dépendante pour le culte de l'église succursale de Gouy-L'Hôpital, est une exception.
Ainsi, les églises édifiées au XIXème siècle et situées dans la région entre Amiens et Abbeville, possédaient un titre ecclésiastique au moment de leur construction (succursale dans la très grande majorité des cas). II s'agissait alors de reconstruire un édifice plus ancien, parfois une chapelle provisoire.

La construction d'une église au XIXème siècle (ou plutôt sa reconstruction dans la région entre Amiens et Abbeville) nécessité auparavant une importante procédure administrative. Celle-ci est régie par le décret ministériel du 30 décembre 1809 qui règle l'administration des fabriques. Elle met en présence divers acteurs à l'échelon local, départemental et même national.



La Fabrique est tenue de veiller à l'entretien et à la bonne tenue de l'église. Des visités régulières de l'édifice sont imposées au Conseil de Fabrique, et ce notamment au printemps et à l'automne (3). Dans la plupart des cas, ce même Conseil est à l'origine de sa reconstruction.
Le prêtre, quant, à lui, président du Conseil de Fabrique, en est bien souvent l'initiateur. A Dreuil-les-Amiens, près d'Amiens, en 1854, c'est le desservant qui signale au Conseil municipal le mauvais état de l'église. Celle-ci sera reconstruite peu de temps après, .entre 1856 et 1858. A Longueau, là aussi près d'Amiens, le curé Pautre,: en 1844, écrit, lui, directement au Préfet et demande l'envoi d'un architecte départemental dans la commune, afin de constater que l'église du lieu "menace ruine" (4). Puis, en 1846, il s'oppose ouvertement au Conseil municipal, celui-ci souhaitant simplement la faire réparer. Enfin, en 1849, un projet de reconstruction est mis à l'étude, les travaux en seront réalisés en 1852.
De plus, certains prêtres charismatiques ou à forte personnalité, arrivent à créer par le zèle et l'activité qu'ifs déploient, une certaine dynamique, un engouement au sein de la population villageoise autour d'un projet de reconstruction de l'église. Ainsi à Mouflers, dans le canton d'Ailly-le-Haut-Clocher, "l'abbé Linet est arrivé, trouvant une église en ruine : par son zèle et sa prudence, il a pu doter le pays d'une nouvelle église" (5). On pourrait aussi signaler par exemple les rôles décisifs de l'abbé -Saint-Aubin dans la reconstruction de l'église du village d'Allonville, près d'Amiens, en 1840, ou de l'abbé Loir à Talmas, dans le canton de Villers-Bocage, en 1852.



Certains prêtres, animés du souci d'embellir leur église, en acquièrent même une certaine notoriété. L'abbé Naillon (mort en 1880), surnommé le "bâtisseur d'églises" (6) et possédant selon Rodière "la manie de la truelle" (7), fut même l'objet d'une certaine vénération à la fin de sa vie, dans tout le département. Né en 1810 à Hangest-sur-Somme, dans le canton de Picquigny, il est ordonné prêtre à 26 ans et envoyé à Citernes, un petit village du canton d'Hallencourt. II dote alors la paroisse d'un presbytère, puis d'une église (consacrée le 8 Octobre 1843 par l'Evêque, Monseigneur Mioland), non sans avoir auparavant "multiplié les démarches, les appels à la charité chrétienne, à la bienveillance et à la protection de l'autorité (8). Puis, en 1846, il est nommé à Long, commune située dans le canton d'Aillyle-Haut-Clocher. Celle-ci est pendant tout le XIXème siècle l'une des communes rurales les plus riches du département de la Somme, et ce grâce à la tourbe présente en abondance dans ses marais. L'abbé Naillon voit alors, en 1851, l'achèvement des travaux de construction de la nouvelle église, commencés en 1845. Celle-ci est un monumental édifice en pierres de style néo-gothique (9), réplique de l'Eglise Notre-Dame de Bon Secours de Rouen. Le mérite de l'abbé Naillon attire alors l'attention de Monseigneur de Salinis, qui le nomme en 1853 à la cure de deuxième classe de Nouvion, siège du doyenné situé au Nord d'Abbeville (10). A l'âge de 43 ans, il a déjà fait construire deux sanctuaires ! A Nouvion, il fait tout d'abord agrandir la modeste église, édifiée au XVème siècle. Peu après, en 1866, il provoque le déplacement du cimetière communal, qui entoure cette même église, vers l'extérieur de l'enceinte de la commune. Et "grâce à des merveilles de tact, de délicatesse et quelquefois à des sacrifices personnels, il obtient de ses paroissiens l'exhumation des dépouilles que renfermait encore l'ancien cimetière (11). L'église de Nouvion peut alors être reconstruite, et ce dans des dimensions en rapport avec la population de la commune. Monseigneur Bataille la consacre le 30 Mars 1875. Le Dimanche, semaine religieuse du diocèse, écrit alors pour annoncer cette cérémonie : "les personnes qui ont vu l'église de Nouvion, s'étonneront peut-être qu'on ait pu arriver à la reconstruire sans demander de secours, sinon à la générosité des paroissiens. Mais, ceux qui connaissent les annales diocésains, se l'expliquent facilement, en se rappelant que la main qui a relevé l'église de Nouvion est la même qui a construit celle de Citernes et de Long" (12).
Enfin, Monseigneur Bataille le nomme peu après, en 1877, curé de première classe et ce à titre personnel, distinction honorifique assez rare (13). L'abbé Naillon s'éteint en 1880 ; ses funérailles, présidées par l'archiprêtre d'Abbeville, rassemblent 60 prêtres ainsi que le Maire et toute la population de Nouvion.



Bien souvent donc, le prêtre est à l'origine du projet de reconstruction de l'église. Il réunit le Conseil de Fabrique et convainc celui-ci de l'utilité de l'entreprise. Les motifs invoqués sont de plusieurs natures. Dans la plupart des cas, l'édifice menace d'une ruine prochaine et les réparations que l'on pourrait y effectuer, ne seraient que provisoires et de peu d'utilité à long terme. L'ancienne église peut aussi s'avérer être trop petite pour la population du village, la première moitié du XIXème siècle étant, dans les campagnes, une période de forte croissance démographique. Le mauvais emplacement de l'église, son éloignement par rapport au village ou son insalubrité sont également des motifs invoqués. Et certains pensent même qu'ils, sont la cause de l'absence aux cérémonies religieuses d'une partie de la population du village. Ainsi, à Ville-le-Marclet, dans le canton de Picquigny, en 1866 "l'humidité a régné en tous temps dans l'ancienne église, mais surtout en hiver, ce qui la rend malpropre, insalubre et empêche bien des personnes chrétiennes d'assister aux offices" (14). En 1844, l'abbé Linet, desservant de Longueau, près d'Amiens, invoque même ces quatre motifs principaux, à la suite les uns des autres, dans une lettre adressée au Préfet. II décrit son église comme étant "notoirement malsaine, très mal construite, trop petite, menaçant ruines et surtout gâtant une rue autrefois peu importante" (15).
Cependant, dans bien peu de cas, la fabrique est à même de réunir seule les fonds nécessaires au financement de la reconstruction de l'église. Le Conseil de Fabrique doit alors convaincre le Conseil municipal de l'utilité de l'entreprise projetée.



La commune est tenue de suppléer aux manques de ressources de la fabrique lorsqu'il s'agit d'une restauration ou d'une reconstruction de l'édifice du culte (16). Après avoir reçu la requête du prêtre ou du président de la fabrique, le Conseil municipal examine avec attention le projet, son utilité.
Dans certains cas, les fabriciens voient s'opposer un refus à leur demande. Ce cas de figure s'est présenté, entre autres, dans les communes de Cagny, près d'Amiens, en 1865 ou de Beaucourt-sur-L'Hallue en 1873 et de Pont-Noyelles en 1878, dans le canton de Villers-Bocage. Celles-ci s'étaient prononcées d'une manière favorable, dans un premier temps, à la reconstruction complète de l'édifice. Puis, après consultation du devis établi par l'architecte, et considérant l'insuffisance des ressources disponibles, elles optent pour une restauration ou pour une reconstruction partielle de l'église.
Parfois aussi, le Conseil municipal ne reconnais pas le bien-fondé, l'utilité d'une reconstruction de l'église. On estime que le projet présenté n'est pas en rapport avec les besoins réels de la population du village. Ainsi, à Bonneville, dans le canton de Domart-en-Ponthieu, le Maire de la commune en 1881 déclare que "l'église n'a qu'un inconvénient, c'est d'être trop petite aux quatre fêtes de l'année" (17). Et, après de nombreuses réparations mineures et inutiles à long terme ainsi que de longues années d'attente pour le prêtre et les fabriciens, une donation ou un legs important venant d'un gros propriétaire ou de la noblesse locale, rend enfin réalisable la reconstruction projetée. On peut ainsi citer le cas des communes de Raineville en 1860 avec Melle de Raineville, ou de Saint-Gratien en 1866 avec M. de Thieulloy, situés dans le canton de Villers-Bocage, ou de Vignacourt en 1871 avec M. Dubuc dans le canton de Picquigny, qui illustrent cette démarche.
Cependant, et d'une manière générale pendant tout le XIXème siècle, les Conseils Municipaux des communes situées entre Amiens et Abbeville acceptent les projets de reconstruction en provenance des Conseils de Fabrique. II est rare en effet que ces deux assemblées s'opposent dans ces petites localités. Elles sont en règle générale, composées des mêmes hommes, issus de la notabilité rurale (gros propriétaires ou nobles).
Dès que la décision est prise, le Conseil municipal transmet le dossier à l'administration supérieure. Après avoir reçu l'aval du Préfet, la commune, en accord avec le Conseil de Fabrique, charge un architecte de dresser les plans et le devis du futur édifice. Ceci étant effectué et approuvé, le Conseil municipal peut se préoccuper du problème financier.
La construction d'une église représente pour la commune, au XIXème siècle, une dépense considérable. Celle-ci s'endette généralement pendant de longues années. Et l'utilisation de ces fonds publics n'est décidé en dernier ressort que par le Préfet, non sans avoir auparavant consulté l'Évêque à ce propos.



Le Préfet se situe au sommet de la hiérarchie administrative dans le département. A ce titre, il reçoit les dossiers de constructions d'églises en provenance des Conseils municipaux concernés. II analyse ensuite attentivement les divers projets, observant notamment ta grandeur du futur édifice, à savoir si celle-ci est en rapport avec le chiffre de population et les besoins du village. Mais aussi, si les moyens de financement proposés par le Conseil municipal correspondent bien aux revenus ou à la richesse de la commune et de ses habitants.
Ainsi, le Préfet a souvent un rôle de "modérateur", réduisant la taille de l'église projetée ou revoyant à la baisse le montant du devis établi par l'architecte.
L'Évêque est alors son interlocuteur principal. Il est consulté de façon systématique lorsqu'il s'agit d'une projet de construction d'église. Son avis peut être même, dans certains cas, déterminant quant à la décision finale. Ainsi, à Coisy dans le canton de Villers-Bocage, c'est l'intervention personnelle de Monseigneur de Salinis qui décide le Préfet à autoriser la reconstruction de l'église en 1852. Parfois même, l'Évêque est à l'origine du projet de reconstruction. Le même Monseigneur de Salinis écrit au Préfet en 1860 afin de lui signaler le mauvais état de l'église de Montagne-Fayel, village situé dans le canton de Molliens-Dreuil : "L'église de Montage-Fayel est dans un état de délabrement et d'indécence extrême. Construite en bois, elle a plus l'apparence d'une mauvaise grange que d'un édifice consacré au culte... Je vous serais très reconnaissant, M. le Préfet, de vouloir bien envoyer un architecte visiter cette église, et d'en provoquer la prompte reconstruction" (18). L'église sera alors reconstruite entre 1861 et 1864.
De plus, l'Évêque, lors de ses visites pastorales notamment, est à même d'évaluer l'état des églises, ainsi que les besoins des populations de son diocèse. Il peut être un important soutien pour ces mêmes populations au cours de l'examen du projet de reconstruction de l'église par l'administration supérieure. Et certains Évêques sont mêmes réputés pour leurs préoccupations dans ce domaine. Monseigneur Mioland, par exemple, consacra ou bénit 16 églises entre 1838 et 1849 ; Monseigneur Boudinet consacra, lui, 21 églises entre 1858 et 1869.
II est cependant difficile d'apprécier, vu l'état de nos sources, les rôles respectifs des différents Évêques et Préfets qui se sont succédés au XIXème siècle, en matière de construction d'églises.



Le projet de construction est, par la suite, soumis à l'appréciation du Ministre des Affaires Ecclésiastiques. Celui-ci en examine notamment les modes de financement, se prononce sur l'imposition extraordinaire décidée par le Conseil municipal, en accord avec les plus forts contribuables de la commune. II faut en effet rembourser au plus tôt les emprunts contractés pour 10 ou 15 ans.
Une commission d'architectes est, quant à elle, chargée de vérifier la solidité de l'édifice, de juger du bon goût de son ornementation.
Enfin, après ces examens successifs, le dossier concernant la reconstruction de l'église, retourne à la préfecture, puis au sein de la commune. L'adjudication des travaux est alors organisée
(Doc 1).



La reconstruction d'une église est donc, au XIXème siècle, une affaire importante. Elle met en scène différents acteurs. L'initiative en revient le plus souvent au prêtre ou aux élites locales, la noblesse notamment. Le projet de reconstruction de l'église future, quant à lui, est élaboré par le Conseil municipal et ce, en accord avec le Conseil de Fabrique. La décision finale est cependant prise à l'échelon de l'administration supérieure, par le Préfet, voire par le Ministre des Affaires Ecclésiastiques. L'Évêque possède lui-même un rote consultatif important.
Cette procédure administrative ne varie pas pendant tout le siècle concordataire. Il est cependant difficile d'établir le tôle respectif des différentes parties citées (clergé, Conseil municipal ou élites locales, Préfet et administration centrale). La construction d'une église est aussi le théâtre d'une lutte d'influence à l'échelon local ou départemental.



(1) . Lettre datée du 27 Août 1888. 99 O 2751 (4) Montonvillers. ADS
(2) . Cependant, il est à remarquer que les villages ou hameaux possédant une église sur leur sol et rattachés pour le culte à l'église paroissiale du village voisin, ont entretenu et réparé, souvent à leurs frais, cet édifice pendant toute la période.
(3) . Décret du 30 Décembre 1809, article 41. V 431 0 .19 (Administration des Fabriques. Lois, règlements, instructions, circulaires. 1809-1896) ADS.
(4) . Lettre datée du 30 Juillet 1844. 99 02405 (4). Longueau – ADS.
(5) . Lettre du Maire au Préfet datée du 19 Août 1882. 99 O 2793 (4) Mouflers – ADS.
(6) . Le Dimanche. (Semaine religieuse du diocèse d’Amiens), 26 Novembre 1880 - n° 483.
(7) . R. Rodière / P. Des Forts, Le Pays du Vimeu, Imprimerie Yvert - Amiens 1938. 613 p., p. 482.
(8) . Notice historique sur l'abbé Naillon, Librairie catholique A. Guillaume, Amiens, 1880. 36 p., p. 13.
(9) . II s'agit de la première église de style néo-gothique élevée dans le département de la Somme.
(10) . Cette commune est située à l'extérieur de notre domaine d'étude.
(11) . Notice historique sur l'abbé Naillon . op. cit. p. 29.
(12) . Le Dimanche. 28 Mars 1875. n° 169.
(13) . Le diocèse d'Amiens compte à cette époque 14 cures de lère classe, dont 9 attachées au siège de la paroisse et 4 à titre personnel.

(14)
. Délibération du Conseil de Fabrique du 28 avril 1866. 99 O 3774 (4) Ville-le-Marclet. ADS.
(15) . Lettre de l'abbé Linet au Préfet datée du 30 Juillet 1844. 99 0 2405 (4) Longueau. ADS.
(16) . Décret du 30 décembre 1809. article 92, op. cit.
(17) . Lettre du Maire au Préfet datée du 11 Février 1881. 99 0 771 (4). Bonneville – ADS. 
(18) . Lettre de Monseigneur de Salinis au Préfet datée du 27 Janvier 1860. 99 0 2711 (4) Montagne-Fayel . ADS.













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