Vie économique.
Événement
Lettre du procureur du Parquet de Rocroi
au Garde des Sceaux l'informant
des troubles survenus à Givet au passage
d'un bateau chargé des pommes de terre
à destination de la Belgique, 29 octobre 1845.
Par Marc Nadaux
Sous la Monarchie de Juillet, la France connaît sa dernière crise de
subsistance. Elle prend naissance en 1845 avec la maladie de la pomme de
terre, que connaît également de manière dramatique l'Irlande à la même
époque. Ces difficultés sont aggravées par les mauvaises récoltes dans
les deux années qui suivent. Alors que le prix du pain s'envole, les
troubles éclatent dans l'Ouest, dans les régions du centre ainsi qu'en
Lorraine. La foule s'empare alors des convois de blé et de pommes de terre,
pillant les greniers et les boulangeries.
A l'automne 1847, c'est maintenant l'industrie qui est atteinte. Faute de
commandes, les usines ferment. Dans les Caisses d'épargne, les retraits se
multiplient et l'État éprouve bientôt des difficultés à rentrer l'impôt.
A Paris et dans les grandes villes de Province, affluent les populations
ouvrières désœuvrées tandis que la bourgeoisie, elle aussi touchée par
le marasme économique, commence à se détacher du gouvernement de François
Guizot et du soutien au régime de Louis-Philippe.
Département des
Ardennes
Tribunal de Rocroi
Parquet du Procureur du Roi
Rocroi, Le 29
octobre1848
Monsieur le Garde
des Sceaux,
J'apprends seulement aujourd'hui qu'il y a eut à Givet un rassemblement
considérable à l'occasion du passage dans cette ville par la voie de la
Meuse, d'un bateau chargé de pommes de terre, et qui étaient destinées à
l'exportation pour la Belgique.
La partie de la population qui avait formée ce rassemblement
était sur le port et voulait s'opposer par la force au passage de ce bateau
en pays étranger. Il y a eut à ce qu'il parait des propos graves tenus en
cette circonstance : on se plaignait très vivement de ce qu'on permit
l'exportation des denrées de consommation qui manquent complètement dans
cet arrondissement, car la récolte de pommes de terre y est à peu près
nulle. L'autorité locale est parvenue à calmer et à dissiper ce
rassemblement, mais l'on craint que si semblable fait se reproduisait, on ne
parvienne pas aussi facilement à contenir les mécontents.
Aucune arrestation n'a été opérée, et je ne connais cette
affaire que par voie indirecte mais M. le Préfet a reçu un rapport qui
contient à peu près les faits que j'ai l'honneur de porter à votre
connaissance.
J'ai écrit immédiatement au Juge de Paix de Givet, en lui
adressant de sévères observations sur le silence dans lequel il s'est
renfermé dans cette occasion, je lui recommande de s'informer à l'avenir
promptement et distinctement de tous les événements qui peuvent à un si
haut degré intéresser l'ordre public.
Vous pouvez être assuré, Monsieur le Garde des Sceaux, que si
semblable rassemblement se renouvelait, et qu'il vint aboutir à la perpétration
d'un délit, jeme transporterais à Givet, ou sur tout autres point de
l'arrondissement où il pourrait se produire, et queforce demeurera à
la loi.
Je sais qu'il faut apporter dans ces graves affaires autant de
prudence que de fermeté.
Je suis avec un
profond respect,
Monsieur le Garde des Sceaux,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
E. Desoudin.

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