Luttes sociales.
Les accidents du travail.
A Angoulème, un ouvrier décapité dans une papeterie, 1861.
Par Marc Nadaux
Nous
sommes en 1861 et aucune loi particulière ne permet de mettre en cause la
responsabilité de l'entrepreneur dans le dramatique accident qui s'est
déroulé dans son atelier. Il faut attendre en effet 1892 et la loi du 2
novembre qui défend d'employer des travailleurs de moins de dix-huit ans
à des " travaux présentant des causes de danger ou exédant leurs
forces ", puis 1893, le 13 mai, et la loi qui " exige que les
appareils ménaniques, les roues, les courroies, les engrenages... soient
séparés des ouvriers de telle manière que l'approche n'en soit possible
que pour les besoins du service ".
Tout ceci afin d'éviter ce genre de drâme, un gamin de machine ou
guetteur qui se fait happer par la machine à papier lors du passage de la
bande. Remarquons au passage avec quelle complaisance ce commissaire de
police refuse de mettre en cause la responsabilité du patron dans
l'affaire. Il est en effet admis à l'époque que l'on peut travailler
dans un tel endroit sans qu'un carter, un quelconque dispositif de
sécurité protège l'ouvrier de la machine.
Papeterie de l'Escalier, La Couronne,
29 Mai 1861
Rapport
du Commissaire de police d'Angoulême. 1er Canton.
L'an mil huit cent soixante un, le
vingt-neuf du mois de Mai, vers les quatre heures du matin, Nous, Claude Boudier,
Commissaire de police de la Ville d'Angoulême, premier canton,
informé par les soins de Mr. Edmond
Laroche qu'un homme avait été tué en sa fabrique de papier de l'Escalier, cette nuit, à minuit et demi.
Nous avons requis Mr. Gigon, docteur en médecine, pour nous assister, et
nous nous sommes rendus à la dite
fabrique. Mr. Laroche nous a conduits lui-même dans la partie nord de l'usine
au rez-de-chaussée, où se trouve une machine à fabriquer le papier. Sur
le côté droit de cette machine, à moitié de sa longueur et à un mètre
de distance, sous deux poulies parallèles et
contiguës de 70 cm. de hauteur et distancées de 18 cm seulement du sol,
se trouvait le corps mutilé d'un
jeune homme dont les effets en lambeaux laissaient voir les chairs qui
portaient les traces de fortes pressions ; le
haut du corps était sous une roue d'engrenage qui commande les agitateurs,
qui sont dans une autre pièce, au moyen
d'un arbre en fer ; la tête était
séparée du corps et à trente
centimètres, le tout dans une mare de sang.
Après avoir fait retirer le corps et la tête, nous
avons prié Mr. Laroche de faire mettre en mouvement
la machine pour nous rendre un compte exact comment l'accident est arrivé.
Pendant les préparatifs, nous avons fait venir devant nous
les trois ouvriers présents au moment où l'homme a
été tué. Ce sont les nommés 1° Cadis François,
âgé de 34 ans, conducteur de la machine, qui nous a déclaré ce
qui suit : Il
était minuit et demi. J'avais près de moi les nommés Bernard Bouchan et
Jacques Godin. Le jeune homme, que nous nommions Claude, mais qui se nomme
Pierre Torchu, était à son poste, du côté
droit de la machine, à son travail qui consistait à rattraper la feuille
quand elle [se] déchire ; il
jouait comme il en avait l'habitude et sifflait un air. Tout à
coup, le sifflet cesse. Je cours à la machine de laquelle j'étais éloigné
de 5 à 6 mètres seulement, occupé à
me rendre compte du poids d'une feuille comme je suis tenu de le faire deux
fois par jour ; ne voyant plus
le petit Torchu, j'arrête de suite la machine et je le vis pris sous
les poulies ; Jacques Godin, Bernard et moi, nous arrivâmes aussitôt
près de la victime et nous avons
reculé de peur en voyant la tête séparée du corps. Je ne puis me
rendre compte comment il a pu être
entraîné sous les poulies ; il
faut qu'il ait glissé et [soit] tombé en arrière, car l'on chercherait
à se faire prendre volontairement que l'on aurait peine à réussir ;
il n'y avait
personne près de lui. 2° Jacques Godin, dit Achille, âgé de 18 ans,
coupeur, et 3° Bernard Bouchan,
chauffeur, font la même déclaration que Cadis. Tous trois certifient que
Pierre Torchu était seul du côté droit de la machine, tournant le dos à la courroie
qui fait mouvoir les poulies, passant
de bas en haut parallèlement à la dite machine, et distancées l'une de
l'autre d'un mètre quelques
centimètres, espèce de couloir où se tenait habituellement le défunt
pendant ses heures de travail ;
qu'eux étaient à 5 à 6 mètres de lui et du côté opposé de la
machine et qu'il leur était
impossible de le secourir.
La machine étant remise en mouvement ainsi que les rouages et
engrenages des agitateurs, nous avons
constaté que Pierre Torchu devait être occupé entre la machine et la
courroie qui [sont] comme nous
l'avons dit parallèles et distancées d'un mètre 25 centimètres ;
que suivant toute probabilité il était occupé à regarder en dessous de
la machine à papier ; que ses
souliers ferrés ont glissé sur
le pavé qui est toujours mouillé : nous
avons, Mr. Gigon et Mr. Laroche présents,
reconnu sur le dit pavé des trous de clous qui ne peuvent pas laisser de
doute. Le jeune homme accroupi est tombé à la renverse sur la
partie basse de la courroie qui a engagé son corps de
suite sous les deux poulies où il a été pressé, ce qui l'a empêché
de jeter aucun cri ; le corps passant en dessous des poulies, où il n'y a que dix-huit centimètres
d'espace, a été mutilé et jeté contre la roue d'engrenage qui
commande les agitateurs et qui a détaché la tête du corps.
La courroie qui a entraîné le jeune Torchu ne présente
aucun danger pour les ouvriers de la machine ;
elle les protégerait plutôt en les empêchant d'arriver aux engrenages
des agitateurs, puisqu'elle se trouve entre ces derniers et la
machine à papier : il n'est pas possible d'être entraîné
par cette courroie sous les poulies qu'en se
couchant ou en tombant, étant déjà baissé sur la partie basse,
ce qui est arrivé à Torchu. Il ne peut y avoir aucun doute sur les
causes de la mort : elle est accidentelle
; (...) Nous avons examiné si Mr.
Laroche n'aurait pas pu, par des mesures de précaution,
éviter cet accident ; nous
avons reconnu et constaté que toutes les mesures possibles ont été prises.
Pierre Torchu est né en Décembre 1844 à Giget,
commune de Voeuil ; fils
de Jean Torchu, dit Claude, ouvrier carrier, et de
Marie Collin, sans profession ; demeurait
avec ses père et mère à Breuty, commune de la Couronne. Ces
derniers ont réclamé le corps de leur enfant ;
ils étaient tous deux présents, ainsi qu'un frère et une sueur
du défunt ; tous étaient plongés dans un chagrin indescriptible : il
a fallu que des femmes employées à l'usine soutiennent la mère et la
fille Torchu pour les conduire dans une autre pièce au moment où l'on a retiré
le cadavre.
Monsieur Gigon, docteur, fera son rapport et l'adressera au Parquet.
Monsieur le Maire de La Couronne a été prévenu par les soins de Mr.
Laroche, mais il n'était pas arrivé quand nous sommes partis
de l'Escalier.

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