Vie religieuse.
Lettres
encycliques et autres textes du Vatican
Vehementer
nos,
lettre encyclique
du pape Pie X
condamnant
la séparation de l'Église et de L'État
en France, 11 février 1906.
Par Marc Nadaux
En 1905, la vie religieuse en France s'organise
toujours suivant les dispositions prises un siècle plus tôt dans le
cadre du Concordat, signé en
par Bonaparte, alors Premier Consul et le pape Pie VII. Ce texte régit
les relations entre l'État et l'Église de France. Cependant, à la fin
du siècle, le contexte change. Malgré le ralliement prôné en
1892 par Léon XIII dans
l’encyclique Inter innumeras sollicitudines (Au milieu des
sollicitudes), les milieux catholiques montrent toujours leur
opposition à la Troisième République. Au début du XXème siècle se
succèdent au pouvoir les ministères anticléricaux. Une nouvelle législation
hostile à l'Église se met en place. Et les relations diplomatiques entre
le Vatican et la France sont bientôt rompues en 1904. Dans l'esprit
des républicains mûrit alors l'idée que son affaiblissement passe par
la séparation des cultes de l'État. La loi est votée le 9 décembre
1905.
Celle-ci garantit le libre exercice des cultes mais n'en
subventionne plus aucun. Elle proclame donc le principe de la laïcité de
l'État. En conséquence les biens de l'Église doivent désormais être
confiées à des associations cultuelles ce qui nécessite leur inventaire
au préalable. Celui-ci a lieu au début de l'année suivante dans un
climat de grande agitation. Au même moment, le 18 février 1906, le
journal La Croix donne le texte intégral de l'encyclique Vehementer
nos du pape Pie X qui condamne la nouvelle législation adoptée en
France. Celle-ci rompt avec l'union ancienne de la France et du
Saint-Siège. De plus, loin d'accorder davantage de liberté à l'Église
de France, elle maintient celle-ci sous la suggestion du pouvoir civil, du
Conseil d'État notamment. Selon le pape, les fidèles vont être
dépouillés de leur patrimoine aussi invite t-il ces derniers à l'union,
non à la résistance par la violence.
VEHEMENTER NOS
LETTRE
ENCYCLIQUE
DE SA SAINTETÉ LE PAPE PIE X
AU PEUPLE FRANÇAIS
Aux archevêques, évêques, au clergé et au
peuple français, à nos bien aimés fils : François-Marie Richard,
cardinal prêtre de la Sainte Église romaine, archevêque de Paris ;
Victor-Lucien Lecot, cardinal prêtre de la Sainte Église romaine, archevêque
de Bordeaux ; Pierre-Hector Coullié, cardinal prêtre de la Sainte Église
romaine, archevêque de Lyon ; Joseph-Guillaume Labouré, cardinal prêtre
de la Sainte Église romaine, archevêque de Rennes, et à tous nos vénérables
frères, les archevêques et évêques et à tout le clergé et le peuple
français, Pie X, Pape :
Vénérables frères, bien aimés
fils, salut et bénédiction apostolique.
Notre âme est pleine d'une douloureuse sollicitude et notre cœur se
remplit d'angoisse quand notre pensée s'arrête sur vous. Et comment en
pourrait-il être autrement, en vérité, au lendemain de la promulgation
de la loi qui, en brisant violemment les liens séculaires par lesquels
votre nation était unie au siège apostolique, crée à l'Église
catholique, en France, une situation indigne d'elle et lamentable à
jamais.
Événement des plus graves sans doute que celui-là; événement que tous
les bons esprits doivent déplorer, car il est aussi funeste à la société
civile qu'à la religion; mais événement qui n'a pu surprendre personne
pourvu que l'on ait prêté quelque attention à la politique religieuse
suivie en France dans ces dernières années.
Pour vous, vénérables frères, elle n'aura été bien certainement ni
une nouveauté, ni une surprise, témoins que vous avez été des coups si
nombreux et si redoutables tour à tour portés par l'autorité publique
à la religion.
Les attentats passés
Vous avez vu violer la sainteté et
l'inviolabilité du mariage chrétien par des dispositions législatives
en contradiction formelle avec elles, laïciser les écoles et les hôpitaux,
arracher les clercs à leurs études et à la discipline ecclésiastique
pour les astreindre au service militaire, disperser et dépouiller les
congrégations religieuses et réduire la plupart du temps leurs membres
au dernier dénuement. D'autres mesures légales ont suivi, que vous
connaissez tous. On a abrogé la loi qui ordonnait des prières publiques
au début de chaque session parlementaire et à la rentrée des tribunaux,
supprimé les signes traditionnels à bord des navires le Vendredi Saint,
effacé du serment judiciaire ce qui en faisait le caractère religieux,
banni des tribunaux, des écoles, de l'armée, de la marine, de tous les
établissements publics enfin, tout acte ou tout emblème qui pouvait,
d'une façon quelconque, rappeler la religion.
Ces mesures et d'autres encore qui peu à peu séparaient de fait l'Église
de l'État n'étaient rien autre chose que des jalons placés dans le but
d'arriver à la séparation complète et officielle.
Leurs promoteurs eux-mêmes n'ont pas hésité à le reconnaître
hautement, et maintes fois, pour écarter une, calamité si grande, le Siège
apostolique, au contraire, n'a absolument rien épargné. Pendant que,
d'un côté, il ne se lassait pas d'avertir ceux qui étaient à la tête
des affaires françaises et qu'il les conjurait à plusieurs reprises de
bien peser l'immensité des maux qu'amènerait infailliblement leur
politique séparatiste, de l'autre, il multipliait vis-à-vis de la France
les témoignages éclatants de sa condescendante affection.
Il avait le droit d'espérer ainsi, grâce aux liens de la reconnaissance,
de pouvoir retenir ces politiques sur la pente et de les amener enfin à
renoncer à leurs projets; mais, attentions, bons offices, efforts tant de
la part de notre Prédécesseur que de la nôtre, tout est resté sans
effet, et la violence des ennemis de la religion a fini par emporter de
vive force ce à quoi pendant longtemps ils avaient prétendu à
l'encontre de vos droits de nation catholique et de tout ce que pouvaient
souhaiter les esprits qui pensent sagement.
C'est pourquoi, dans une heure aussi grave pour l'Église, conscient de
notre charge apostolique, nous avons considéré comme un devoir d'élever
notre voix et de vous ouvrir notre âme, à vous, vénérables Frères, à
votre clergé et à votre peuple, à vous tous que nous avons toujours
entourés d'une tendresse particulière, mais qu'en ce moment, comme c'est
bien juste, nous aimons plus tendrement que jamais.
Fausseté du principe de la Séparation
Qu'il faille séparer l'État de l'Église, c'est
une thèse absolument fausse, une très pernicieuse erreur. Basée, en
effet, sur ce principe que l'État ne doit reconnaître aucun culte
religieux, elle est tout d'abord très gravement injurieuse pour Dieu, car
le créateur de l'homme est aussi le fondateur des sociétés humaines et
il les conserve dans l'existence comme il nous soutient.
Nous lui devons donc, non seulement un culte privé, mais un culte public
et social, pour l'honorer.
En outre, cette thèse est la négation très claire de l'ordre
surnaturel; elle limite, en effet, l'action de l'État à la seule
poursuite de la prospérité publique durant cette vie, qui n'est que la
raison prochaine des sociétés politiques, et elle ne s'occupe en aucune
façon, comme lui étant étrangère, de leur raison dernière qui est la
béatitude éternelle proposée à l'homme quand cette vie si courte aura
pris fin.
Et pourtant, l'ordre présent des choses qui se déroulent dans le temps
se trouvant subordonné à la conquête de ce bien suprême et absolu, non
seulement le pouvoir civil ne doit pas faire obstacle à cette conquête,
mais il doit encore nous y aider.
Cette thèse bouleverse également l'ordre très sagement établi par Dieu
dans le monde, ordre qui exige une harmonieuse concorde entre les deux
sociétés.
Ces deux sociétés, la société religieuse, et la société civile, ont,
en effet, les mêmes sujets, quoique chacune d'elles exerce dans sa sphère
propre son autorité sur eux.
Il en résulte forcément qu'il y aura bien des matières dont elles
devront connaître l'une et l'autre, comme étant de leur ressort à
toutes deux.
Or, qu'entre l'État et l'Église l'accord vienne à disparaître, et de
ces matières communes pulluleront facilement les germes de différends
qui deviendront très aigus des deux côtés.
La notion du vrai en serra troublée .et les âmes remplies d'une grande
anxiété.
Enfin, cette thèse inflige de graves dommages à la société civile
elle-même, car elle ne peut pas prospérer ni durer longtemps lorsqu'on
n'y fait point sa place à la religion, règle suprême et souveraine maîtresse
quand il s'agit des droits de l'homme et de ses devoirs. Aussi, les
pontifes romains n'ont-ils pas cessé, suivant les circonstances et selon
les temps, de réfuter et de condamner la doctrine de la séparation de l'Église
et de l'État.
Notre illustre prédécesseur Léon XIII, notamment, a. plusieurs fois, et
magnifiquement exposé ce que devraient être, suivant la doctrine
catholique, les rapports entre les deux sociétés. "Entre elles,
a-t-il dit,. il faut nécessairement qu'une sage union intervienne, union
qu'on peut non sans justesse ; comparer à celle, qui réunit dans
l'homme, l'âme et le corps." "Quaedam intercedat necesse est
ordinata colligatio inter illas quae quidem coniuntioni non immerito
comparatur per quam anima et corpus in homine copulantur." Il
ajoute encore: "Les sociétés humaines ne peuvent pas, sans devenir
criminelles, se conduire comme si Dieu n'existait pas ou refuser de se préoccuper
de la religion comme si elle leur était chose étrangère ou qui ne pût
leur servir de rien. Quant à l'Église, qui a Dieu lui-même pour auteur,
l'exclure de la vie active de la nation, des lois, de l'éducation de la
jeunesse, de la société domestique, c'est commettre une grande et
pernicieuse erreur!" "Civitates non possunt, citra seclus,
genere se, tanquam si Deus omnino non esset, aut curam religionis velut
alienam nihil que profituram ablicere. Ecclesiam vero quam Deus ipse
constituit ab actione vitae excludere, a legibus, ab institutione
adolescentium, a societate domestica, magnus et perniciosus est error."
(Lettre encyclique Immortale Dei, 1er nov. 1885.)
La Séparation est particulièrement
funeste et injuste en France
Que si en se séparant de l'Église, un État chrétien,
quel qu'il soit, commet un acte éminemment funeste et blâmable, combien
n'est-il pas à déplorer que la France se soit engagée dans cette voie,
alors que, moins encore que toutes les autres nations, elle n'eût dû y
entrer, la France, disons-nous, qui, dans le cours des siècles, a été,
de la part de ce siège apostolique, l'objet d'une si grande et si singulière
prédilection, la France, dont la fortune et la gloire ont toujours été
intimement unies à la pratique des mœurs chrétiennes et au respect de
la religion.
Le même pontife Léon XIII avait donc bien raison de dire: "La
France ne saurait oublier que sa providentielle destinée l'a unie au
Saint-Siège par des liens trop étroits et trop anciens pour qu'elle
veuille jamais les briser. De cette union, en effet, sont sorties ses
vraies grandeurs et sa gloire la plus pure. Troubler cette union
traditionnelle, serait enlever à la nation elle-même une partie de sa
force morale et de sa haute influence dans le monde". (Allocution aux
pèlerins français, 13 avril 1888.)
Les liens qui consacraient cette union devaient être d'autant plus
inviolables qu'ainsi l'exigeait la foi jurée des traités. Le Concordat
passé entre le Souverain Pontife et le gouvernement français, comme du
reste tous les traités du même genre, que les États concluent entre
eux, était un contrat bilatéral, qui obligeait des deux côtés: le
Pontife romain d'une part, le chef de la nation française de l'autre,
s'engagèrent donc solennellement, tant pour eux que pour leurs
successeurs, à maintenir inviolablement le pacte qu'ils signaient.
Il en résultait que le Concordat avait pour règle la règle de tous les
traités internationaux, c'est-à-dire le droit des gens, et qu'il ne
pouvait, en aucune manière, être annulé par le fait de l'une seule des
deux parties ayant contracté. Le Saint-Siège a toujours observé avec
une fidélité scrupuleuse les engagements qu'il avait souscrits et, de
tout temps, il a réclamé que l'État fit preuve de la même fidélité.
C'est là une vérité qu'aucun juge impartial ne peut nier. Or,
aujourd'hui, l'État abroge de sa seule autorité le pacte solennel qu'il
avait signé.
Il transgresse ainsi la foi jurée et, pour rompre avec l'Église, pour
s'affranchir de son amitié, ne reculant devant rien, il n'hésite pas
plus à infliger au Siège apostolique l'outrage qui résulte de cette
violation du droit des gens qu'à ébranler l'ordre social et politique
lui-même, puisque, pour la sécurité réciproque de leurs rapports
mutuels, rien n'intéresse autant les nations qu'une fidélité irrévocable
dans le respect sacré des traités.
Aggravation de l'injure
La grandeur de l'injure infligée au Siège
apostolique par l'abrogation unilatérale du Concordat s'augmente encore
et d'une façon singulière quand on se prend à considérer la forme dans
laquelle l'Etat a effectué cette abrogation. C'est un principe admis sans
discussion dans le droit des gens et universellement observé par toutes
les nations que la rupture d'un traité doit être préventivement et régulièrement
notifiée d'une manière claire et explicite à l'autre partie
contractante par celle qui a l'intention de dénoncer le traité. Or, non
seulement aucune dénonciation de ce genre n'a été faite au Saint-Siège,
mais aucune indication quelconque ne lui a même été donnée à ce
sujet; en sorte que le gouvernement français n'a pas hésité à manquer
vis-à-vis du siège apostolique aux égards ordinaires et à la
courtoisie dont on ne se dispense même pas vis-à-vis des États les plus
petits, et ses mandataires, qui étaient pourtant les représentants d'une
nation catholique, n'ont pas craint de traiter avec mépris la dignité et
le pouvoir du Pontife, chef suprême de l'Église, alors qu'ils auraient dû
avoir pour cette puissance un respect supérieur à celui qu'inspirent
toutes les autres puissances politiques et d'autant plus grand que, d'une
part, cette puissance a trait au lien éternel des âmes et que, sans
limites, de l'autre, elle s'étend partout.
Injustice et périls des dispositions
de la loi examinée en détail
Associations cultuelles
Si nous examinons maintenant en elle-même la loi
qui vient d'être promulguée, nous y trouvons une raison nouvelle de nous
plaindre encore plus énergiquement.
Puisque l'État, rompant les liens du Concordat, se séparait de l'Église,
il eût dû comme conséquence naturelle lui laisser son indépendance et
lui permettre de jouir en paix du droit commun dans la liberté qu'il prétendait
lui concéder. Or, rien n'a été moins fait en vérité. Nous relevons,
en effet, dans la loi, plusieurs mesures d'exception, qui, odieusement
restrictives, mettent l'Église sous la domination du pouvoir civil. Quant
à nous, ce nous a été une douleur bien amère que de voir l'État faire
ainsi invasion dans des matières qui sont du ressort exclusif de la
puissance ecclésiastique, et nous en gémissons d'autant plus qu'oublieux
de l'équité et de la justice, il a créé par là à l'Église de France
une situation dure, accablante et oppressive de ses droits les plus sacrés.
Les dispositions de la nouvelle loi sont, en effet, contraires à la
Constitution suivant laquelle l'Église a été fondée par Jésus-Christ.
L'Écriture nous enseigne, et la tradition des Pères nous le confirme,
que l'Église est le corps mystique du Christ, corps régi par des
pasteurs et des docteurs (Ephes., IV, 11), société d'hommes, dès
lors, au sein de laquelle des chefs se trouvent qui ont de pleins et
parfaits pouvoirs pour gouverner, pour enseigner et pour juger. (Matthieu,
XXVIII, 18-20 ; XVI, 18-19 ; XVIII, 17 ; Tite II, 15 ;
II Cor. X, 6 ; XIII, 10, etc.)
Il en résulte que cette Église est par essence une société inégale,
c'est-à-dire une société comprenant deux catégories de personnes: les
pasteurs et le troupeau, ceux qui occupent un rang dans les différents
degrés de la hiérarchie et la multitude des fidèles; et ces catégories
sont tellement distinctes entre elles, que, dans le corps pastoral seul, résident
le droit et l'autorité nécessaires pour promouvoir et diriger tous les
membres vers la fin de la société.
Quant à la multitude, elle n'a pas d'autre devoir que celui de se laisser
conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs.
Saint Cyprien, martyr, exprime cette vérité d'une façon admirable,
quand il écrit : Notre Seigneur dont nous devons révérer et
observer les préceptes réglant la dignité épiscopale et le mode d'être
de son Église, dit dans l'Évangile, en s'adressant à Pierre :
" Ego dico tibi quia tu es Petrus ", etc.
Aussi, "à travers les vicissitudes des âges et des événements, l'économie
de l'épiscopat et la constitution de l'Église se déroulent de telle
sorte que l'Église repose sur les évêques et que toute sa vie active
est gouvernée par eux". Dominus noster cujus praecepta metuere et
servare debemus episcopi honorem et ecclesiae suae rationem disponens in
evangolio loquitur et dixit Petro: ego dico tibi quia tu es Petrus, etc.
Inde per temporum et successionum vices episcoporum ordinatio et ecclesiae
ratio decurbit ut Ecclesia super episcopas constituatur et omnis actus
ecclesiae per eosdem praepositos gubernetur. (St Cypr., epist., XXVII ;
Al., XXVIII, ad Lapsos, 11.)
Saint Cyprien affirme que tout cela est fondé sur une loi divine :
" Divina lege fundatum. "
Contrairement à ces principes, la loi de séparation attribue
l'administration et la tutelle du culte public, non pas au corps hiérarchique
divinement institué par le Sauveur, mais à une association de personnes
laïques.
A cette association elle impose une forme, une personnalité juridique et
pour tout ce qui touche au culte religieux, elle la considère comme ayant
seule des droits civils et des responsabilités à ses yeux. Aussi est-ce
à cette association que reviendra l'usage des temples et des édifices
sacrés. C'est elle qui possédera tous les biens ecclésiastiques,
meubles et immeubles; c'est elle qui disposera, quoique d'une manière
temporaire seulement, des évêchés, des presbytères et des séminaires!
C'est elle, enfin, qui administrera les biens, réglera les quêtes et
recevra les aumônes et les legs destinés au culte religieux. Quant au
corps hiérarchique des pasteurs, on fait sur lui un silence absolu! Et si
la loi prescrit que les associations cultuelles doivent être constituées
conformément aux règles d'organisation générale du culte, dont elles
se proposent d'assurer l'exercice, d'autre part, on a bien soin de déclarer
que, dans tous les différends qui pourront naître relativement à leurs
biens, seul le Conseil d'État sera compétent. Ces associations
cultuelles elles-mêmes seront donc, vis-à-vis de l'autorité civile dans
une dépendance telle, que l'autorité ecclésiastique, et c'est
manifeste, n'aura plus sur elles aucun pouvoir. Combien toutes ces
dispositions seront blessantes pour l'Église et contraires à ses droits
et à sa constitution divine! Il n'est personne qui ne l'aperçoive au
premier coup d'œil, sans compter que la loi n'est pas conçue, sur ce
point, en des termes nets et précis, qu'elle s'exprime d'une façon très
vague et se prêtant largement à l'arbitraire et qu'on peut, dès lors,
redouter de voir surgir de son interprétation même de plus grands maux !
L'Église ne sera pas libre
En outre, rien n'est plus contraire à la liberté
de l'Église que cette loi. En effet, quand, par suite de l'existence des
associations cultuelles, la loi de séparation empêche les pasteurs
d'exercer la plénitude de leur autorité et de leur charge sur le peuple
des fidèles; quand elle attribue la juridiction suprême sur ces
associations cultuelles au Conseil d'État et qu'elle les soumet à toute
une série de prescriptions en dehors du droit commun qui rendent leur
formation difficile, et plus difficile encore leur maintien, quand, après
avoir proclamé la liberté du culte, elle en restreint l'exercice par de
multiples exceptions, quand elle dépouille l'Église de la police intérieure
des temples pour en investir l'État, quand elle entrave la prédication
de la foi et de la morale catholiques et édicte contre les clercs un régime
pénal sévère et d'exception, quand elle sanctionne ces dispositions et
plusieurs autres dispositions semblables où l'arbitraire peut aisément
s'exercer, que fait-elle donc sinon placer l'Église dans une sujétion
humiliante et, sous le prétexte de protéger l'ordre public, ravir à des
citoyens paisibles, qui forment encore l'immense majorité en France, le
droit sacré de pratiquer leur propre religion? Aussi. n'est-ce pas
seulement en restreignant l'exercice de son culte auquel la loi de séparation
réduit faussement toute l'essence de la religion, que l'État blesse l'Église,
c'est encore en faisant obstacle à son influence toujours si bienfaisante
sur le peuple et en paralysant de mille manières différentes son action.
C'est ainsi, entre autres choses, qu'il ne lui a pas suffi d'arracher à
cette Église les ordres religieux, ses précieux auxiliaires dans le sacré
ministère, dans l'enseignement, dans l'éducation, dans les oeuvres de
charité chrétienne; mais qu'il la. prive encore des ressources qui
constituent les moyens humains nécessaires à son existence et à
l'accomplissement de sa mission.
Droit de propriété violé
Outre les préjudices et les injures que nous
avons relevés jusqu'ici, la loi de séparation viole encore le droit de
propriété de l'Église et elle le foule aux pieds! Contrairement à
toute justice, elle dépouille cette Église d'une grande partie d'un
patrimoine, qui lui appartient pourtant à des titres aussi multiples que
sacrés. Elle supprime et annule toutes les fondations pieuses très légalement
consacrées au culte divin ou à la prière pour les trépassés. Quant
aux ressources que la libéralité catholique avait constituées pour le
maintien des écoles chrétiennes, ou pour le fonctionnement des différentes
oeuvres de bienfaisance cultuelles, elle les transfère à des établissements
laïques où l'on chercherait vainement le moindre vestige de religion! En
quoi elle ne viole pas seulement les droits de l'Église, mais encore la
volonté formelle et explicite des donateurs et des testateurs!
Il nous est extrêmement douloureux aussi qu'au mépris de tous les
droits, la loi déclare propriété de l'État, des départements ou des
communes, tous les édifices ecclésiastiques antérieurs au Concordat. Et
si la loi en concède l'usage indéfini et gratuit aux associations
cultuelles, elle entoure cette concession de tant et de telles réserves
qu'en réalité elle laisse aux pouvoirs publics la liberté d'en
disposer.
Nous avons de plus les craintes les plus véhémentes en ce qui concerne
la sainteté de ces temples, asiles augustes de la Majesté Divine et
lieux mille fois chers, à cause de leurs souvenirs, à la piété du
peuple français ! Car ils sont certainement en danger, s'ils tombent
entre des mains laïques, d'être profanés! Quand la loi supprimant le
budget des cultes exonère ensuite l'État de l'obligation de pourvoir aux
dépenses cultuelles, en même temps elle viole un engagement contracté
dans une convention diplomatique et elle blesse très gravement la
justice. Sur ce point, en effet, aucun doute n'est possible et les
documents historiques eux-mêmes en témoignent de la façon la plus
claire. Si le gouvernement français assuma, dans le Concordat, la charge
d'assurer aux membres du clergé un traitement qui leur permit de
pourvoir, d'une façon convenable, à leur entretien et à celui du culte
religieux, il ne fit point cela à titre de concession gratuite, il s'y
obligea à titre de dédommagement partiel, au moins vis-à-vis de l'Église,
dont l'État s'était approprié tes biens pendant la première Révolution.
D'autre part aussi, quand, dans ce même Concordat et par amour de la
paix, le Pontife romain s'engagea, en son nom et au nom de ses successeurs
à ne pas inquiéter les détenteurs des biens qui avaient été ainsi
ravis à l'Église, il est certain qu'il ne fit cette promesse qu'à une
condition: c'est que le gouvernement français s'engagerait à perpétuité
à doter le clergé d'une façon convenable et à pourvoir aux frais du
culte divin.
Principe de discorde
Enfin et comment, pourrions-nous bien nous taire
sur ce point? En dehors des intérêts de l'Église qu'elle blesse, la
nouvelle loi sera aussi des plus funestes à votre pays! Pas de doute, en
effet, qu'elle ne ruine lamentablement l'union et la concorde des âmes.
Et cependant, sans cette union et sans cette concorde, aucune nation ne
peut vivre ou prospérer. Voilà pourquoi, dans la situation présente de
l'Europe surtout, cette harmonie parfaite forme le vœu le plus ardent de
tous ceux, en France, qui, aimant vraiment, leur pays, ont encore à cœur
le salut de la patrie.
Quant à Nous, à l'exemple de notre prédécesseur et héritier de sa prédilection
toute particulière pour votre nation, nous nous sommes efforcé sans
doute de maintenir la religion de vos aïeux dans l'intégrale possession
de tous ses droits parmi vous, mais, en même temps, et toujours ayant
devant les yeux cette paix fraternelle, dont le lien le plus étroit est
certainement la religion, nous avons travaillé à vous raffermir tous
dans l'union. Aussi, nous ne pouvons pas voir, sans la plus vive angoisse,
que le gouvernement français vient d'accomplir un acte qui, en attisant,
sur le terrain religieux, des passions excitées déjà d'une façon trop
funeste, semble de nature à bouleverser de fond en comble tout votre
pays.
La condamnation
C'est pourquoi, Nous souvenant de notre charge
apostolique et conscient de l'impérieux devoir qui nous incombe de défendre
contre toute attaque- et de maintenir dans leur intégrité absolue les
droits inviolables et sacrés de l'Église, en vertu de l'autorité suprême
que Dieu nous a conférée, Nous, pour les motifs exposés ci-dessus, nous
réprouvons et nous condamnons la loi votée en France sur la séparation
de l'Église et de l'État comme profondément injurieuse vis-à-vis de
Dieu, qu'elle renie officiellement, en posant en principe que la République
ne reconnaît aucun culte.
Nous la réprouvons et condamnons comme violant le droit naturel, le droit
des gens et la fidélité due aux traités, comme contraire à la
constitution divine de l'Église, à ses droits essentiels, à sa liberté,
comme renversant la justice et foulant aux pieds les droits de propriété
que l'Église a acquis à des titres multiples et, en outre, en vertu du
Concordat.
Nous la réprouvons et condamnons comme gravement offensante pour la
dignité de ce Siège apostolique, pour notre personne, pour l'épiscopat,
pour le clergé et pour tous les catholiques français.
En conséquence, nous protestons solennellement de toutes nos forces
contre la proposition, contre le vote et contre la promulgation de cette
loi, déclarant qu'elle ne pourra jamais être alléguée contre les
droits imprescriptibles et immuables de l'Église pour les infirmer.
Aux Évêques et au Clergé -
Instructions Pratiques
Nous devions faire entendre ces graves paroles et
vous les adresser à vous, vénérables Frères, au peuple de France et au
monde chrétien tout entier, pour dénoncer le fait qui vient de se
produire.
Assurément, profonde est notre tristesse, comme nous l'avons déjà dit,
quand, par avance, nous mesurions du regard les maux que cette loi va déchaîner
sur un peuple si tendrement aimé par nous, et elle nous émeut plus
profondément encore à la pensée des peines, des souffrances, des
tribulations de tout genre qui vont vous incomber à vous aussi vénérables
Frères, et à votre clergé tout entier.
Mais, pour nous garder au milieu des sollicitudes si accablantes contre
toute affliction excessive et contre tous les découragements, nous avons
le ressouvenir de la Providence divine toujours si miséricordieuse et
l'espérance mille fois vérifiée que jamais Jésus-Christ n'abandonnera
son Église, que jamais, il ne la privera de son indéfectible appui.
Aussi, sommes-nous bien loin d'éprouver la moindre crainte pour cette Église.
Sa force est divine comme son immuable stabilité. L'expérience des siècles
le démontre victorieusement. Personne n'ignore, en effet, les calamités
innombrables et plus terribles les unes que les autres qui ont fondu sur
elle pendant cette longue durée et là où toute institution purement
humaine eût dû nécessairement s'écrouler, l'Église a toujours puisé
dans ses épreuves une force plus rigoureuse et une plus opulente fécondité.
Quant aux lois de persécution dirigées contre elle, l'histoire nous
l'enseigne, et dans des temps assez rapprochés la France elle-même nous
le prouve, forgées par la haine, elles finissent toujours par être abrogées
avec sagesse, quand devient manifeste le préjudice qui en découle pour
les États. Plaise à Dieu que ceux qui en ce moment sont au pouvoir en
France suivent bientôt sur ce point l'exemple de ceux qui les y précédèrent.
Plaise à Dieu qu'aux applaudissements de tous les gens de bien, ils ne
tardent pas à rendre à la religion, source de civilisation et de prospérité
pour les peuples, avec l'honneur qui lui est dû, la liberté ! En
attendant, et aussi longtemps que durera une persécution oppressive, revêtus
des armes de lumière (Rom. XIII, 12), les enfants de l'Église doivent
agir de toutes leurs forces pour la vérité et pour la justice. C'est
leur devoir toujours! C'est leur devoir aujourd'hui plus que jamais !
Dans ces saintes luttes, vénérables Frères, vous qui devez être les maîtres
et les guides de tous les autres, vous apporterez toute l'ardeur de ce zèle
vigilant et infatigable, dont de tout temps l'Épiscopat français a
fourni à sa louange des preuves si connues de tous; mais par dessus tout,
nous voulons, car c'est une chose d'une importance extrême, que, dans
tous les projets que vous entreprendrez pour la défense de l'Église,
vous vous efforciez de réaliser la plus parfaite union de cœur et de
volonté !
Nous sommes fermement résolu à vous adresser, en temps opportun, des
instructions pratiques pour qu'elles vous soient une règle de conduite sûre
au milieu des grandes difficultés de l'heure présente. Et nous sommes
certain d'avance que vous vous y conformerez très fidèlement.
Poursuivez cependant l'œuvre salutaire que vous faites, ravivez le plus
possible la piété parmi les fidèles, promouvez et vulgarisez de plus en
plus l'enseignement de la doctrine chrétienne, préservez toutes les âmes
qui vous sont confiées des erreurs et des séductions qu'aujourd'hui
elles rencontrent de tant de côtés ; instruisez, prévenez,
encouragez, consolez votre troupeau; acquittez-vous enfin vis-à-vis de
lui de tous les devoirs que vous impose votre charge pastorale.
Dans cette oeuvre, vous aurez sans doute, comme collaborateur infatigable,
votre clergé. Il est riche en hommes remarquables par leur piété, leur
science, leur attachement au Siège apostolique, et nous savons qu'il est
toujours prêt à se dévouer sans compter sous votre direction pour le
triomphe de l'Église et pour le salut éternel du prochain.
Bien certainement, aussi les membres de ce clergé comprendront que dans
cette tourmente ils doivent avoir au cœur les sentiments qui furent jadis
ceux des apôtres et ils se réjouiront d'avoir été jugés dignes de
souffrir des opprobres pour le nom de Jésus. Gaudeates quoniam digni
habili sunt pro nomine Jesu contumeliam pari. (Act. V, 41.)
Ils revendiqueront donc vaillamment les droits et la liberté de l'Église,
mais sans offenser personne. Bien plus soucieux de garder la charité
comme le doivent surtout des ministres de Jésus-Christ, ils répondront
à l'iniquité par la justice, aux outrages par la douceur, et aux mauvais
traitements par des bienfaits.
Au peuple catholique - Appel à
l'union
Et maintenant, c'est à vous que nous nous
adressons, catholiques de France; que notre parole vous parvienne à tous
comme un témoignage de la très tendre bienveillance avec laquelle nous
ne cessons pas d'aimer votre pays et comme un réconfort au milieu des
calamités redoutables qu'il va vous falloir traverser.
Vous savez le but que se sont assigné les sectes impies qui courbent vos
têtes sous leur joug, car elles l'ont elles-mêmes proclamé avec une
cynique audace : " Décatholiciser la France ".
Elles veulent arracher de vos cœurs, jusqu'à la dernière racine, la foi
qui a comblé vos pères de gloire, la foi qui a rendu votre patrie prospère
et grande parmi les nations, la foi qui vous soutient dans l'épreuve qui
maintient la tranquillité et la paix à votre foyer et qui vous ouvre la
voie vers l'éternelle félicité.
C'est de toute votre âme, vous le sentez bien, qu'il vous faut défendre
cette foi ; mais ne vous y méprenez pas, travail et efforts seraient
inutiles si vous tentiez de repousser les assauts qu'on vous livrera sans
être fortement unis. Abdiquez donc tous les germes de désunion s'il en
existait parmi vous et faites le nécessaire pour que, dans la pensée
comme dans l'action, votre union soit aussi ferme qu'elle doit l'être
parmi des hommes qui combattent pour la même cause, surtout quand cette
cause est de celles au triomphe de qui chacun doit volontiers sacrifier
quelque chose de ses propres opinions.
Si vous voulez dans la limite de vos forces, et comme c'est votre devoir
impérieux, sauver la religion de vos ancêtres des dangers qu'elle court,
il est de toute nécessité que vous déployiez dans une large mesure
vaillance et générosité. Cette générosité vous l'aurez, nous en
sommes sûr et, en vous montrant ainsi charitables vis-à-vis de ses
ministres, vous inclinerez Dieu à se montrer de plus en plus charitable
vis-à-vis de vous. Quant à la défense de la religion, si vous voulez
l'entreprendre d'une manière digne d'elle, la poursuivre sans écart et
avec efficacité, deux choses importent avant tout : vous devez
d'abord vous modeler si fidèlement sur les préceptes de la loi chrétienne
que vos actes et votre vie tout entière honorent la foi dont vous faites
profession; vous devez ensuite demeurer très étroitement unis avec ceux
à qui il appartient en propre de veiller ici-bas sur la religion, avec
vos prêtres, avec vos évêques et surtout avec ce siège apostolique,
qui est le pivot de la foi catholique et de tout ce qu'on peut faire en
son nom. Ainsi armés pour la lutte, marchez sans crainte à la défense
de l'Église, mais ayez bien soin que votre confiance se fonde tout entière
sur le Dieu dont vous soutiendrez la cause et, pour qu'il vous secoure,
implorez-le sans vous lasser.
Pour nous, aussi longtemps que vous aurez à lutter contre le danger, nous
serons de cœur et d'âme au milieu de vous. Labeurs, peines, souffrances,
nous partagerons tout avec vous et, adressant en même temps au Dieu qui a
fondé l'Église et qui la conserve, nos prières les plus humbles et les
plus instantes, nous le supplierons d'abaisser sur la France un regard de
miséricorde, de l'arracher aux flots déchaînés autour d'elle et de lui
rendre bientôt, par l'intercession de Marie Immaculée, le calme et la
paix. Comme présage de ces bienfaits célestes et pour vous témoigner
notre prédilection toute particulière, c'est de tout cœur que nous vous
donnons notre bénédiction apostolique, à vous, vénérables Frères, à
votre clergé et au peuple français tout entier.
Donné à Rome, auprès de Saint-Pierre, le 11 février de l'année
1906, de notre pontificat la troisième.
PIE X, PAPE

|