La Troisième République.
Le manifeste du comte de Chambord,
5 juillet 1871.
Par Marc Nadaux
La défaite de Sedan le 2 septembre 1870
entraîne la chute du Second Empire et l'exil de l'Empereur Napoléon III.
Tandis que la République est proclamée le surlendemain, le gouvernement
provisoire signe le 28 janvier 1871 un armistice avec l'Allemagne. Une
commune insurrectionnelle proclamée le 26 mars à Paris s'oppose bientôt
à l'Assemblée et au gouvernement installés à Versailles. Celle-ci est
réduite par la force le 28 mai. La République montre à cette occasion
sa capacité au maintien de l'ordre.
Subsiste tout de même chez les royalistes l'espoir d'une
restauration monarchique. Les Orléans reconnaissent d'ailleurs la primauté
du comte de Chambord et de la branche aînée, celui-ci étant sans héritier,
le trône devait bientôt leur revenir. Cependant l'exilé de Frohsdorf
fait alors connaître ses conditions. Rentré à Chambord, il rédige le 5
juillet un manifeste hostile à l'héritage de la révolution française
en défendant le souvenir du drapeau blanc de ses aïeux. Le prétendant
affirme ainsi ses principes et son refus de tout compromis en faisant référence
à ce symbole du droit divin. Cette provocation à l'égard des orléanistes
et également ressentie avec tristesse par les légitimistes les plus modérés,
le manifeste devant compliquer la tache de ceux qui oeuvrent pour le
retour des Bourbons sur le trône de France.
Français,
Je suis au milieu de vous.
Vous m'avez ouvert les portes de la France, et je n'ai pu me
refuser le bonheur de revoir ma patrie.
Mais je ne veux pas donner, par ma présence prolongée, de
nouveaux prétextes à l'agitation des esprits, si troublés en ce moment.
Je quitte donc ce Chambord que vous m'avez donné, et dont
j'ai porté le nom avec fierté, depuis quarante ans, sur les chemins de
l'exil.
En m'éloignant, je tiens à vous le dire, je ne me sépare
pas de vous, la France sait que je lui appartiens.
Je ne puis oublier que le droit monarchique est le
patrimoine de la nation, ni décliner les devoirs qu'il m'impose envers
elle.
Ces devoirs, je les remplirai, croyez-en ma parole d'honnête
homme et de roi.
Dieu aidant, nous fonderons ensemble, et quand vous le
voudrez, sur les larges assises de la décentralisation administrative et
des franchises locales, un gouvernement conforme aux besoins réels du
pays.
Nous donnerons pour garantie à ces libertés politiques
auxquelles tout peuple chrétien à droit, le suffrage universel honnêtement
pratiqué et le contrôle des deux Chambres, et nous reprendrons, en lui
restituant son caractère véritable, le mouvement national de la fin du
dernier siècle.
Une minorité révoltée contre les vœux du pays en a fait
le point de départ d'une période de démoralisation par le mensonge et
de désorganisation par la violence. Ses criminels attentas ont imposé la
révolution à une nation qui ne demandait que des réformes, et l'ont, dès
lors, poussée vers l'abîme où hier elle eut péri, sans l'héroïque
effort de notre armée.
Ce sont les classes laborieuses, ces ouvriers des champs et
des villes, dont le sort a fait l'objet de mes plus vives préoccupations
et de mes plus chers études qui ont le plus souffert de ce désordre
social.
Mais la France, cruellement désabusée par des désastres
sans exemple, comprendra qu'on ne revient pas à la vérité en changeant
d'erreur ; qu'on n'échappe pas par des expédients à des vérités éternelles.
Elle m'appellera, et je viendrai à elle tout entier, avec
mon dévouement, mon principe et mon drapeau.
A l'occasion de ce drapeau, on a parlé de conditions que je
ne dois pas subir.
Français !
Je suis prêt à
tout pour relever mon pays de ses ruines et à reprendre son rang dans le
monde ; le seul sacrifice que je ne puis lui faire, c'est celui de mon
honneur.
Je sus et je veux être de mon temps ; je rends un sincère
hommage à toutes ses grandeurs , et, quelle que fut la couleur du
drapeau sous lequel marchaient nos soldats, j'ai admiré leur héroïsme,
et rendu grâce à Dieu de tout ce que leur bravoure ajoutait au trésor
des gloires de la France.
Entre vous et moi, il ne doit subsister ni malentendu ni arrière-pensée.
Non, je ne laisserai pas, parce que l'ignorance ou la crédulité
auront parlé de privilèges, d'absolutisme et d'intolérance, que sais-je
encore ? de dîme, de droits féodaux, fantômes que la plus odieuse
mauvaise foi essaie de ressusciter à vos yeux, je ne laisserai pas
arracher de mes mains l'étendard d'Henri IV, de François Ier et de
Jeanne d'Arc.
C'est avec lui que s'est faite l'unité nationale, c'est avec
lui que vos pères, conduits par les miens, ont conquis cette Alsace et
cette Lorraine dont la fidélité sera la consolation de nos malheurs.
Il a vaincu la barbarie sur cette terre d'Afrique, témoin
des premiers faits d'armes des princes de ma famille ; c'est lui qui
vaincra la barbarie nouvelle dont le monde est menacée.
Je le confierai sans crainte à la vaillance de notre armée
; il n'a jamais suivi, elle le sait, que le chemin de l'honneur.
Je l'ai reçu comme un dépôt sacré du vieux Roi mon aïeul,
mourant en exil ; il a toujours été pour moi inséparable du souvenir de
la patrie absente ; il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma
tombe.
Dans les plis glorieux de cet étendard sans tache, je vous
apporterai l'ordre et la liberté.
Français,
Henri V ne peut abandonner le
drapeau blanc d'Henri IV.
Henry.
Chambord, 5 juillet 1871.

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