La crise du 16 mai 1877.
Message et décret
du Maréchal de Mac-Mahon,
président de la République,
lus à la Chambre des députés,
16 mai 1877.
Par Marc Nadaux
Le
président Mac-Mahon en effet appelle Armand Dufaure, l'ancien ministre de
Louis-Philippe, à former un nouveau cabinet. Cependant, dès le mois de
décembre 1876, lui succéde Jules Simon, dans ces fonctions de président
du Conseil, l'alternative qui s'offre aux gouvernants demeurant
inchangée, à savoir gouverner au centre. La présidentialisation du
régime - autrement dit son interprétation monarchiste - , quelques
différends opposent les deux têtes du pouvoir exécutif. Après
la démission du ministère Jules Simon, Mac Mahon confie de nouveau la Présidence
du Conseil et le ministère de la Justice, à Albert de Broglie, le 17 mai
1877. Celui-ci fait dissoudre la Chambre, le 25 juin suivant, et s'efforce
sans succès d'assurer l'élection d'une majorité conservatrice.
Messieurs les députés,
j'ai dû me séparer du ministère que présidait
M. Jules Simon et en former un nouveau. Je dois vous faire
l'exposé sincère des motifs qui m'ont amené à prendre cette décision.
Vous savez tous avec quel scrupule, depuis le 25
février 1875, jour où l'Assemblée nationale
a donné à la France une constitution républicaine, j'ai observé, dans l'exercice
du pouvoir qui m'est confié, toutes les prescriptions de cette loi
fondamentale.
Après les élections de l'année dernière, j'ai voulu choisir pour ministres des hommes que je supposais être en accord de sentiments avec la majorité de la Chambre des députés.
J'ai formé, dans cette pensée, successivement,
deux ministères.
Le premier avait à sa tête M. Dufaure, vétéran
de nos assemblées politiques,
l'un des auteurs de la Constitution, aussi estimé pour la loyauté
de son caractère qu'illustre par son éloquence.
M. Jules Simon qui a présidé le second, attaché de tous temps à la forme républicaine, voulait, comme M. Dufaure, la concilier
avec tous les principes conservateurs.
Malgré le concours loyal que je leur ai prêté, ni l'un ni l'autre de ces ministères n'a pu réunir, dans la Chambre des députés, une majorité solide acquise à ses propres idées.
M. Dufaure a vainement essayé, l'année dernière, dans la discussion du budget, de prévenir des innovations qu'il regardait justement
comme très fâcheuses.
Le même échec était réservé
au président du dernier cabinet, sur des points de législation
très graves au sujet desquels il était tombé d'accord avec moi, qu'aucune modification ne devait être admise.
Après ces deux tentatives, également dénuées de succès, je ne
pourrais faire un pas de plus dans la même voie sans faire appel ou
demander appui à une autre fraction du Parti républicain, celle qui
croit que la République ne peut s'affermir sans avoir pour complément et pour conséquence la
modification radicale de toutes nos grandes institutions administratives,
judiciaires, financières et militaires.
Ce programme est bien connu. Ceux qui
le professent sont d'accord sur tout ce qu'il contient. Ils ne diffèrent entre eux que sur les moyens à employer et le temps opportun
pour l'appliquer.
Ni
ma conscience, ni mon patrimoine, ne me permettent de
m'associer, même de loin et pour l'avenir, au triomphe de ces idées.
Je ne les crois opportunes ni pour aujourd'hui, ni
pour demain. A quelque époque qu'elles dussent prévaloir, elles
n'engendreraient que le désordre et l'abaissement de la France.
Je ne veux ni en tenter l'application moi-même, ni
en faciliter l'essai à mes successeurs.
Tant que je serai dépositaire du pouvoir, j'en ferai usage dans toute l'étendue de ses limites légales, pour m'opposer à ce que je regarde comme la perte de mon pays. Mais je suis convaincu que ce pays pense comme moi.
Ce n'est pas le triomphe de ces théories qu'il a voulu aux élections dernières. Ce n'est pas ce que lui ont annoncé ceux -
c'étaient presque tous les candidats -
qui se prévalaient de mon nom
et se déclaraient résolus à soutenir mon pouvoir. S'il était interrogé de nouveau, et de manière à prévenir tout malentendu,
il repousserait, j'en suis sûr, cette confusion.
J'ai donc dû choisir, et c'était mon droit constitutionnel, des conseillers qui pensent comme moi, sur ce point, qui est, en réalité, le seul en question. Je n'en reste pas moins, aujourd'hui comme hier, fermement résolu à respecter et à maintenir les institutions qui sont l'oeuvre de l'Assemblée de qui je tiens le pouvoir, et qui ont constitué la République. Jusqu'en 1880,
je suis le seul qui pourrait proposer
d'y introduire un changement et je ne médite rien de ce genre.
Tous mes conseillers sont, comme moi, décidés à pratiquer loyalement les institutions, et incapables d'y porter aucune atteinte.
Je
livre ces considérations à vos réflexions comme au jugement
du pays.
Pour laisser calmer l'émotion qu'ont causée les derniers incidents, je
vous inviterai à suspendre vos séances pendant un certain
temps.
Quand
vous les reprendrez, vous pourrez vous mettre, toute autre
affaire cessante, à la discussion du budget, qu'il est si important
de mener bientôt à terme.
D'ici là, mon gouvernement veillera à la paix publique. Au-dedans, il ne souffrirait rien qui la compromette. Au-dehors, elle sera maintenue, j'en ai la confiance, malgré les agitations qui troublent une partie de l'Europe, grâce aux bons rapports que nous entretenons et voulons conserver avec toutes les puissances, et à cette politique de neutralité et d'abstention qui vous a été exposée tout récemment, et que vous avez confirmée par votre
approbation unanime. Sur ce point, aucune différence d'opinion
ne s'élève entre les partis. Ils veulent tous le même but,
par le même moyen. Le nouveau ministère pense exactement
comme l'ancien, et pour bien attester cette conformité de sentiment,
la direction politique étrangère est restée dans les mêmes
mains.
Si quelques imprudences de parole ou de presse compromettaient cet accord, que nous voulons tous, j'emploierai pour les réprimer les moyens que la loi met en mon pouvoir,
et pour les prévenir je fais
appel au patriotisme qui, Dieu merci ! ne
fait défaut en France à aucune classe de citoyens.
Mes ministres vont vous donner lecture du décret qui, conformément à l'article 2 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875, ajourne les Chambres pour un mois.
DÉCRET
Le
président de la République française, Vu
l'article 2 de la loi du 16 juillet 1875,
Décrète :
Art. 1er. - Le
Sénat et la Chambre des députés sont ajournés
au 16 juin 1877.
Art.
2. - Le présent décret sera porté au Sénat
par le garde des Sceaux, président du Conseil, et à la Chambre des députés
par le ministre de l'Intérieur.
Message
du président de la République suivi d'un décret portant prorogation du
Sénat et de la Chambre des députés, lu à la Chambre des députés par
M. de Fourtou, ministre de l'Intérieur, J.O., 19 mai 1877.

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