La Troisième République.
L'impôt et le contribuable.
Par Marc Nadaux
Le 5 juillet 1914 et à l"initiative
de Joseph Caillaux, ministre des Finances, est enfin voté le projet de
loi sur l'impôt général et progressif. Cet événement met alors fin à
un demi-siècle de bataille parlementaire et de polémiques dans la presse
d'opinion. La droite y est en effet farouchement opposée et Le Figaro se
fait ici en 1896 le porte parole de ses récriminations.
Au tournant du siècle, les ressources de l'État sont fondées à 20 % sur les impôts
directs, pour 25 % sur la transmission des capitaux et 56 % sur
l'imposition indirecte. Ce nouvel impôt intervient donc comme un outil de
rationalisation fiscale mais également de redistribution des revenus aux
dépens des nantis et au profit des plus humbles.
L'impôt sur le revenu en agissant directement dans la hiérarchie de la
société va également à l'encontre de l'idéologie libérale. C'est,
selon ses détracteur, une nouvelle forme d'oppression s'immisçant dans
la liberté de propriété que l'on institue. Gare à la fuite des
capitaux vers l'étranger !
Examinons dans ses grandes
lignes le projet d’impôt général progressif sur le revenu déposé
par le gouvernement.
En voici l’économie générale, non point seulement d’après les
explications fournies par le ministre des finances, qui ne dit pas tout,
mais d’après le langage des faits eux-mêmes beaucoup plus complets et
par conséquents plus sincères.
Par ce projet, tous les contribuables habitant en France deviennent les très
humbles sujets de l’administration représentée par ces préfets, ces
sous-préfets, ces contrôleurs des contributions directes, et par des
Commissions locales, inférieures ou supérieures, qui sont les clef de voûte
du système.
Chaque année, tous contribuables sera ou pourra être soumis à dresser
son bilan complet devant les susdits fonctionnaires et devant les susdites
Commissions.
Dans chaque ville, dans chaque village, même à Saint-Ouen, à
Saint-Denis, à Carmaux, à Roubaix, même dans les communes où le
pouvoir municipal est entre les mains de conseils et de maires professant
ouvertement les plus pures doctrines communistes, collectivistes ou
anarchistes, ayant pour programme la confiscation et la suppression du
capital et de la propriété, tout industriel, tout négociant, tout
propriétaire, tout rentier, tout banquier, tout cultivateur, tout
aubergiste, tout cafetier, tout épicier, tout marchand de nouveautés,
tout citoyen quelconque, homme ou femme, vieux ou jeune, marié, célibataire,
veuf, tout être vivant enfin, portant visage humain, pourra être
CONTRAINT de comparaître devant une " Commission communale "
composée :
a) Du maire président ;
b) De deux membres nommés par le Conseil municipal ;
c) Du percepteur et du contrôleur des contributions directes.
Ainsi l’ordonne l’article 34 du projet.
Cette Commission aura le droit de rechercher par tout les moyens à sa
disposition quelle est la situation de chaque contribuable, ce qu’il
gagne ici, ce qu’il gagne là ; quelles sont ses dettes, quelles
sont ses hypothèques ; à quel prix il achète, à quel prix il
revend ; quels sont ses bénéfices bruts, ces frais généraux, ces
dépenses d’entretien, ses primes d’assurance ; ces frais de
semences, de culture, de fumier, de moisson, de vendange, de coupe de
bois, de fenaison, de nourriture de chevaux, de bestiaux, de vaches, de
veaux, de chèvres ; combien il récolte de litres de lait, combien
il fabrique de beurre, de fromage, de vin, de cidre ; quel prix il
paie à ses ouvriers, journaliers, bergers, manœuvres ; combien il a
vendu ses fruits, ses cerises, ses petits pois, ses raisins, ses pommes,
ses olives, son vin, ses produits de toute nature.
Avoué, notaire, médecin, pharmacien, avocat, journaliste, auteur
dramatique, peintre, sculpteur, ténor, chanteur d’opéra, d’opérette
ou de café-concert, musicien, modiste, tailleur, couturière, marchand de
vin en gros ou en détail, grand seigneur de Bercy ou mastroquet du coin,
maçon, entrepreneur, architecte, dessinateur, quiconque fiat quoi que ce
soit de ses dix doigts, quiconque mange, boit, marche, respire –
quiconque vit enfin sous le beau ciel de France, dans l’air libre de ce
pays qui passa jusqu’ici pour le plus doux, le plus humain, le plus
civilisé du globe – devient " la chose " d’un
nouveau tyran, d’un Denys de Syracuse moderne, fabriqué de toutes pièces,
sous le nom de Commission locale, dans chacune des 36 000 communes de
France, par une loi " réformatrice ", au nom des
immortels principes de 1789 et de la Déclaration des Droits de
l’homme.
Et ne croyez pas que j’exagère.
Cela est écrit, directement ou par voie de conséquence, mais
incontestablement, dans les articles 6, 7, , 9 , 10, 11 etc. … et 21,
22, 24, 25, … 32, 33, 34, pages 146, 147, 151, 152, de cet immortel
projet de loi, la plus noble pensée du règne radical, déposé le 1er février
1896 sur la tribune de l’Assemblée qui à l’honneur de représenter
la nation se vantant d’être la plus spirituelle du monde !
Et en effet, quel est tout le mécanisme du nouvel impôt ?
C’est que :
1) Les revenus inférieurs à 2.500 Fr. par an sont exempts de
l’impôt ;
2) Les revenus de 2.500 Fr. à 5.000 Fr. payent 10 % ;
3) Les revenus de 5.001 Fr. à 10.000 FR. payent 20 % ;
4) Les revenus de 10.001 Fr. à 20.000 FR. payent 30 % ;
5) Les revenus de 20.001 Fr. à 50.000 FR. payent 40 % ;
6) Les revenus au dessus de 50.000 Fr. payent 50 % ;
D’autre part, certaines déductions sont admises par la loi pour le
calcul du revenu imposable, ou à raison de certaines charges de famille.
D’autre part encore, des contribuables jouissant d’un revenu supérieur
à 10.000 Fr. sont tenus (article 24) de faire spontanément une déclaration
détaillée de toutes leurs sources de revenu et de tous les détails de
leur bilan ; - tandis que les contribuables de la catégorie inférieure
ne sont pas astreint à cette déclaration et à cette comptabilité, et sont
taxés directement – à vue de nez, comme dit le proverbe en usage
à l’Académie française – par la fameuse " Commission
locale ".
Mais qu’est-ce à dire ?
Pour partager les citoyens en catégories précises d’après leurs
revenus, il faut connaître ses revenus.
Pour les connaître il faut les rechercher.
Pour savoir si untel à plus ou moins de 2 500 Fr. de revenu
provenant de son travail, de ses immeubles, de ses valeurs, de son
commerce, de ses opérations de tous genres, il faut se livrer à des
investigations, l’interroger, contrôler ses déclarations.
Comment donc les choses se passeront-elles ?
La Commission communale dressera d’abord à sa fantaisie la liste des
condamnés, elle y inscrira qui elle voudra. Elle jugera a priori,
en son âme et conscience, l’excellente, l’impartiale, la divine, la
sacro-sainte Commission communale, elle jugera que Paul et Pierre, Jean et
Jacques, ont plus de 2.500 Fr. de revenu, et, comme tel, doivent être
soumis à l’impôt.
Certes, je ne m’occupe point de ce quelle fera à l’égard d‘un
patron scélérat, comme l’infâme Rességuier, d’un grand propriétaire,
du marchand assez malheureux pour être regardé comme le plus riche du
village :ces gens là ne m’inspire aucune pitié, ne sont digne
d’aucun ménagement, de la protection d’aucune loi. C’est entendu !
Qu’ion les frappe, qu’on les gourme, qu’on les pille, qu’on les écorche,
qu’on les lapide au besoin : c’est le progrès, c’est " la
réforme " ! Vive la Commune !
Mais Paul, mais Pierre, mais Jean, mais Jacques Bonhomme, dont j’ai parlé
plus haut ; l’un boucher, l’autre boulanger, l’autre épicier,
l’autre propriétaire – cultivateur ou fermier, se trouvant par
hasard, les ennemis particuliers, les concurrents directs de Marius et de
Scylla, conseillers municipaux et de Vindex, maire, tous trois membres de
la redoutable Commission locale où ils ont la majorité : - les voilà
les quatre malheureux, taxés comme ayant gagné l’année passée 3 500
Fr. et par conséquent imposés d’office !
En réalité, ils ont tout juste joint les deux bouts. Mais ils se gardent
bien de le laisser savoir, de peur de perdre leur crédit. Et on les
impose comme riche de 3.500 Fr. de revenu ! … Il se récrient ;
ils se révoltent ; ils protestent.
" - Fort bien, répondent les trois anabaptistes de la
Commission locale ! Mais venez devant nous ; apportez vos
livres, vos comptes, vos factures, et prouvez-nous que vous
n’avez pas gagné 3.500 Fr. !
- Mais je n’ai pas de livre et sait à peine écrire, réplique Jacques
le cultivateur.
- Mais nous nous garderions bien de vous montrer nos livres : vous êtes
nos concurrents les plus acharnés ! répliquent en cœur Pierre,
Paul et Jean.
- Alors, tant pis pour vous ! répond l’oracle. J’ai le droit
d’appréciation. Je l’exerce. Et vous ai mis sur ma liste des otages.
Vous y êtes : restez y ! "
Et voilà le projet de loi !
Et voilà l’évangile de paix, de justice, de concorde, d’amour,
qu’on nous apporte !
Ainsi, qu’on ne s’y trompe point ! Qu’on ne soit pas dupe des
mots, des apparences, des textes officiels. Il faut voir ce qu’ils
disent, mais aussi ce qu’ils ne disent pas, ce qu’ils dissimulent même
soigneusement derrière les artifices des formules et les jongleries
oratoires, mais ce qui est pourtant, et ce qui est d’autant plus
dangereux qu’on ne l’aperçoit moins et qu’on ne s’en défit pas !
Eh bien, la loi, le projet, c’est ce que viens d’exposer.
C’est là le fond des choses ; c’est là la réalité, la menace
odieuse, le serpent caché sous les fleurs.
Ca, une loi de dégrèvement ? Ca, une loi républicaine, une loi
juste ? Mais c’est le plus abominable instrument d’oppression, de
persécution, de guerre civile universelle qu’on puisse imaginer !
Tout le monde est menacé ; tout le monde est en péril ; car
chacun est le riche de quelqu’un, excepté les vagabonds qui couchent
sous les ponts.
Personne n’est sur d’échappé à la loi, parmi ces privilégiés
qu’on veut séduite en proclamant qu’ils en sont affranchis. Voilà ce
qu’il faut bien comprendre et faire comprendre au suffrage universel qu "on
trompe et qu’on égare.
Qu’il s’agisse de prouver qu’on ne possède que tant de revenus, ou
bien de prouver qu’on a le droit d’être exempté parce qu’on ne
possède pas le minimum au dessous duquel on est dispensé, il faudra
toujours prouvé, au gré des 36.144 Commissions de tyranneaux de village.
Dans tous les chefs-lieux de cantons, dans toutes les communes, les partis
ses précipiteront avec fureur sur les armes que vous leur préparer, afin
de s’en emparer à leur profit et d’en frapper leurs adversaires,
leurs rivaux, leurs concurrents.
Comment ! Vous trouvez que la France n’est pas assez divisée,
assez déchirée par les passions politiques, par les haines et les
rancunes que laisse après elle une longue lutte des partis, par les
doctrines de guerre sociale et que l’on prêche à tous les carrefours,
et chaque matin, dans peut être un million de journaux !
Il faut encore que vous jetiez parmi les combattants, à la disposition
des plus violents, des plus furieux, la plus redoutable machine de
destruction et de guerre intestine qui soit connue dans l’histoire des
discordes civiles et de la décadence des peuples !
En vérité, quel esprit de vertige vous entraîne et quel dessein
poursuivez-vous donc ? …
Jules Roche.
Le Figaro, 24 février 1896


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