La Troisième République.
18 avril 1904,
premier numéro du quotidien L'Humanité.
Par Marc Nadaux
Le 18 avril
1904, paraît le premier numéro d'un nouveau quotidien, l’Humanité.
Son " directeur politique ", Jean Jaurès. Car l'homme
politique est également un homme de presse, depuis toujours. A la Dépêche
de Toulouse, puis à la Petite République, sa plume fait merveille.
Citons pour mémoire ces articles qu’il publie, au mois d'août
1898, au coeur de l’affaire Dreyfus, et qui seront réunis en un volume
sous le titre de " Preuves ". Au sein du mouvement socialiste
cependant, Jaurès doit lutter avec le courant marxiste et son leader
Jules Guesdes. Au mois d’avril 1905 d'ailleurs, la fondation de la
Section française de l’Internationale ouvrière (S.F.I.O.), qui marque
une étape supplémentaire dans le développement du socialisme en France,
est aussi une victoire du guesdisme. Ce succès est très certainemnt
l’aboutissement du travail de pédagogie de ses représentants qui par
la rédaction d’un hebdomadaire, Le Socialiste, ou grâce à une vaste
entreprise d’édition, L’Encyclopédie socialiste, sur l’initiative
de Compère-Morel, travaillent depuis des années à la pénétration du
marxisme.
Aussi Jean Jaurès est persuadé qu’il lui faut trouver une assise dans
l'opinion publique, par la voie de la presse donc, pour pouvoir mener à
bien sa caruière politique. Ses amis, Lucien Herr et Léon Blum notamment,
parviennent à réunir les premiers fonds nécessaires, tandis que des
collaborateurs s'agrègent au nouveau projet socialiste : Aristide Briand,
René Viviani, Jean Allemane, Tristan Bernard, Jules Renard, Anatole
France, Octave Mirbeau, Henry de Jouvenel, Abel Hermant... Beaucoup sont
d'ailleurs normaliens,comme les membres fondateurs du quotidien. Celui-ci
tire son premier numéro à 140.000 exemplaires, ce qui est grand succès.
D'ailleurs Jaurès, sans son éditorial, précise son credo journalistique
: l'honnêteté du journaliste et la précision de l'information.
Cependant, s'il devient l'organe de la S.F.I.O., L'Humanité n'en connaît
pas moins des difficultés de trésorerie, dûes à des ventes
insuffisantes. Le quotidien est certainement trop " intellectuel
" pour son lectorat potentiel.
En 1905, son tirage tombe à 15.000 exemplaires. Et c'est au
prix d'une véritable révolution éditoriale - l'introduction de la photographie
et de la caricature dans ses pages, une plus grande place donnée
également à l’actualité sociale - que l'entreprise échappe à la
faillite. Ajoutons que le soutien par souscriptions des ouvriers, des
syndicats, des coopératives... de l'ensemble des forces socialistes lui
permettent également de se sortir de la crise financière. C'est que
L'Humanité, qui est de toute les luttes sociales, s'avère à présent
indispensable à l'opinion. En 1912, le tirage remonte à 80.000
exemplaires. Au mois de décembre 1920 cependant, lors du congrès de Tours et
après les viscissitudes de la Première Guerre mondiale, le quotidien
change d'âme. L’Humanité devient l’organe du P.C.F., au grand dam de
l'un de ses fondateurs, Léon Blum, qui demeure à la tête de la S.F.I.O.

Notre but
Le titre même de ce journal, en son ampleur, marque exactement ce que
notre parti se propose. C'est, en effet, à la réalisation de l'humanité
que travaillent tous les socialistes. L'humanité n'existe point encore ou
elle existe à peine. A l'intérieur de chaque nation, elle est compromise
et comme brisée par l'antagonisme des classes, par l'inévitable lutte de
l'oligarchie capitaliste et du prolétariat. Seul le socialisme, en
absorbant toutes les classes dans la propriété commune des moyens de
travail, résoudra cet antagonisme et fera de chaque nation enfin
réconciliée avec elle-même une parcelle d'humanité.
De nations en nations, c'est un régime barbare de défiance, de ruse, de
haine, de violence, qui prévaut encore.
Même quant elle semblent à l'état de paix, elles portent la trace des
guerres d'hier, l'inquiétude des guerres de demain : et comment donner le
beau nom d'humanité à ce chaos de nations hostiles et blessées, à cet
amas de lambeaux sanglants ? Le sublime effort du prolétariat
international, c'est de réconcilier tous les peuples par l'universelle
justice sociale. Alors vraiment, mais seulement alors, il y aura une
humanité réfléchissant son unité supérieure dans la diversité
vivante de nations amies et libres.
Vers ce grand but d'humanité c'est par des moyens d'humanité aussi que
va le socialisme. A mesure que se développe chez les peuples et les
individus la démocratie et la raison, l'histoire est dispensée de
recourir à la violence. Que le suffrage universel s'affirme et s'éclaire
; qu'une vigoureuse éducation laique ouvre les esprits aux idées
nouvelles, et développe l'habitude de la réflexion ; que le prolétariat
s'organise et se groupe selon la loi toujours plus équitabe et plus
large : et la grande transformation sociale qui doit libérer les hommes
de la propriété oligarchique, s'accomplira sans les violences qui, il y
a cent dix ans, ensanglantèrent la Révolution démocratique et
bourgeoise, et dont s'affligeait, en une lettre admirable, notre grand
communiste Babeuf.
Cette nécessaire évolution sociale sera d'autant plus aisée que tous
les socialistes tous les prolétaires, seront plus étroitement unis.
C'est à cette union que tous ici, dans ce journal, nous voulons
travailler. Je sais bien qu'elle est aujourd'hui, dans tous les pays,
l'apreté des controverses et des polémiques entre socialistes. Je sais
quel est le conflit des méthodes et des tactiques ; et il y aurait
enfantillage à prétendre couvrir ces oppositions d'une unité
extérieure et factice. L'union ne peut naître de la confusion. Nous
défendrons toujours ici, en toute netteté et loyauté, les méthodes
d'action qui nous semblent les plus efficaces et les plus sûres. Mais
nous ne voulons pas aggraver par l'insistance des controverses et le venin
des polémiques, des dissentiments qui furent sans doute inévitables, et
que le temps et la force des choses résoudront certainement. Socialistes
révolutionnaires et socialistes réformistes sont avant tout, pour nous,
des socialistes. S'il est des groupes qui, ça et là, se laissent
entraîner par passion sectaire à faire le jeu de la contre révolution,
nous les combatrons avec fermeté. Mais nous savons que dans les deux
fractions socialistes, les dévouements abondent à la République, à,la
pensée libre, au prolétariat, à la Révolution sociale. Sous des
forrmules diverses, dont quelques-uns nous paraissent surrannées et par
conséquent dangeureuses, tous les socialistes servent la même cause. Et
l'on verra à l'épreuve que, sans rien abandonner de nos conceptions
propres, nous tacherons ici de seconder l'effort de tous.
Nous voudrions de même que le journal fût en communication constante
avec tout le mouvement ouvrier, syndical et coopératif. Certes, ici et
encore, il y a bien des divergences de méthode. Et ceux qui tentent de
détourner de l'action politique le prolétariat organisé commettent, à
notre sens, une erreur funeste. Mais que serait et que vaudrait cette
action politique sans une forte organisation économique de la classe
ouvrière, sans une vive action continue du prolétariat lui-même ?
Voilà pourquoi, sans nous arrêter aux diversités et aux contrariétés
de tactiques et de formules, nous seront heureux d'acceuillir ici toutes
les communications où se manifestera la vie ouvrière, et nous
seconderons de notre mieux tous les efforts de groupement syndical et
coopératif du prolétariat. Ainsi la largeur même et le mouvement de la
vie nous mettront en garde contre la tentation sectaire et tout esprit de
coqueterie.
C'est par des informations étendues et exactes que nous voudrions donner
à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger
elles-même les événements du monde. La grande cause socialiste et
prolétarienne n'a besoin ni du mensonge ni du demi-mensonge, ni des
informations tendancieuses, ni des nouvelles forcées ou tronquées, ni
des procédés obliques ou calomnieux. Elle n'a besoin ni qu'on diminue ni
qu'on rabaisse injustement les adversaires, ni qu'on mutile les faits. Il
n'y a que les classes en décadence qui ont peur de toute la vérité : et
je voudrais que ... à nous de coeur et de pensée, fut fière bientôt de
constater avec nous que tous les partis et toutes les classes sont
obligés de reconnaître la loyauté de nos comptes-rendus, la sûreté de
nos renseignements, l'exactitude contrôlée de nos corespondances. J'ose
dire que c'est par là vraiement que nous marquerons tous notre respect
pour le prolétariat. Il verra bien, je l'espère, que ce soucis constant
et scrupuleux de la vérité, même dans les plus âpres batailles,
n'émousse pas la vigueur du combat : il donne au contraire aux coups
portés contre le préjugé, l'injustice et le mensonge une force
décisive.
Mais tout cela ne serait rien et toute notre tentative serait vaine ou
même dangeureuse si l'entière indépendance du journal n'était assurée
et s'il pouvait être livré, par des difficultés financières, à des
influences occultes. L'indépendance du journal est entière. Les
capitaux, dès maintenant souscrits sont suffisants pour nous permettre
d'attendre le développement espéré du journal. Et ils ont été
souscrits sans condition aucune. Aucun groupe d'intérêts ne peut
directement ou indirectement peser sur sur la politique de l'Humanité.
De plus, nous avons inscrit dans les statuts que l'apport de travail fait
par les collaborateurs du journal serait représenté par des actions
appelées " actions d'apport " qui permettent à la rédaction
et à la direction politique de faire équilibre dans la gestion de
l'entreprise aux actions en numéraire. C'est, dans la constitution de
notre journal, un garantie certaine d'indépendance. C'est à mon nom,
comme directeur politique représentant la rédaction, que sont inscrites
ces actions d'apport. Ais-je besoin de dire que ce n'est pas là une
spéculation ni de ma part ni de la part de mes collaborateurs ? D'abord,
les actions d'apport ne recevront une part quelconque de bénéfice que
lorsque les actions représentant le capital en numéraire, celles qui ont
été déja souscrites et celles qui le seront plus tard, autont reçu une
dividende de six pour cent. Mais surtout, par une lettre annexée à mon
contrat de diréction, je remet d'avance au Conseil d'administration,
composé d'hommes choisis parmi nos amis, les bénéfices éventuels qui
pourraient ressortir aux actions d'apport ; il devra en disposer pour
développer le journal, pour améliorer la condition de tous les
collaborateurs et pour contribuer à des oeuvres de propagande socialiste
et d'organisation ouvrière. Dans ces conditions, quand l'heure sera venue
pour nous d'accroître le capital du journal, c'est en toute confiance que
nous ferons un appel public à la démocratie et au prolétariat. Faire
vivre un grand jounal, sans qu'il soit à la merci d'aucun groupe
d'affaires, est un problème difficile mais non pas insoluble. Tous ci
nous donnerons un plein effort de conscience et de travail pour mériter
ce succès : que la démocratie et le prolétariat nous y aident.
JEAN JAURES.

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